ELLE n°3092 du 4 avril 2005

SOPHIE MARCEAU
SENSUELLE ET SENTIMENTALE


On la connaît depuis qu’elle est petite et on la retrouve toujours avec plaisir. Dans son nouveau film, « Anthony Zimmer », elle joue une femme fatale sublime et troublante. Dans la vie, elle est toujours aussi touchante et parle avec grâce de son métier, de ses enfants, de son bonheur. Rencontre avec Sophie Marceau.
INTERVIEW DE CATHERINE ROIG. PHOTOS PHILLIP DIXON.

Vingt-cinq ans qu’on l’aime. Et toujours cette allure de jeune fille. Un bon gros jean, un col roulé gris, une queue-de-cheval, des petites mèches partout, et pas de maquillage du tout. Sophie Marceau, dans la vie, c’est «The Girl Next Door», celle qu’on a l’impression d’avoir toujours connue. Celle qu’on côtoie tous les jours à la boulangerie ou à la sortie de l’école. Jolie, certes, mais aux antipodes de l’héroïne vénéneuse qu’elle incarne dans «Anthony Zimmer», un thriller de Jérôme Salle (sur les écrans le 27 avril 2005). Trench sexy, petite robe noire et verres fumés, Chiara tourneboule François, un homme tout ce qu’il y a de plus normal (joué par Yvan Attal), mais qui est-elle ? Une redoutable séductrice, une impitoyable manipulatrice, une amoureuse transie? Suspense et bouche cousue, on a promis-juré qu’on ne déflorerait pas le mystère... Sachez juste que, en femme fatale, elle assure, notre Sophie nationale. Julien Clerc avait osé évoquer ses seins, cette fois, ce sont ses jambes qui vont faire parler d’elles fines et nerveuses, terminées par de vertigineux escarpins, elles sont les stars du premier plan du film. Mais le rôle de sa vie, Sophie le jouerait plutôt en baskets. Cool en apparence, elle est pour Vincent, 10 ans, et Juliette, 3 ans, une mère attentive et réfléchie. Discrète sur sa vie privée, que l’on sait «recomposée», elle nous parle avec pertinence et sensibilité de son métier, de sa beauté, de sa vie de femme et de sa vision du bonheur.

Robe plissée en soie et spartiates (Lanvin). Bague (Pomellato).Ce sont vraiment vos jambes que l’on suit dans le premier plan d’«Anthony Zimmer»?
Oui, pourquoi ? Vous pensez qu’elles sont trop jolies pour être les miennes?

Non. Mais il se murmure que l’on vous a proposé une doublure...
Oui, c’est vrai, j’en ai entendu parler le premier jour du tournage. Mais quand j’ai des scènes d’action à faire dans les films, comme passer à travers une vitre, je rechigne déjà à me faire doubler, alors là, pas question ! Dans la vie, je déteste déléguer, au point que je me laisse souvent envahir par des choses sans intérêt. Peut-être que le réalisateur n’aimait pas mes jambes... Ou qu’il avait peur de se planter, après tout, c’était le premier plan de son premier film, je peux le comprendre.

Vous voici donc en femme fatale.
Oui, mais c’est un film sur le quiproquo, sur ce que l’on prétend être et qui n’est peut-être pas la vérité. Au départ, Chiara se sert de ses atouts pour séduire un homme et faire croire à une autre réalité. Elle est énigmatique, elle n’a peur de rien. Mais, derrière son apparence glaciale, il y a un cœur qui bat, même si elle refoule ses sentiments. C’est là que je puise pour jouer le rôle. Pour incarner un personnage aussi stéréotypé, j’ai besoin de savoir ce qui pourrait l’émouvoir, la faire vibrer, j’essaie de la rendre humaine, de la faire respirer. Personne, pas même une «femme fatale», ne peut être que de la surface !

Qu’avez-vous appris sur vous-même en interprétant ce rôle?
Je n’étais pas convaincue que je pouvais le faire. Je suis plutôt quelqu’un d’émotif, de sensuel, mes sens passent souvent avant ma raison et mon intellect ! Mais cela m’excitait de jouer une fille comme Chiara, c’est arrivé à un bon moment. Plus tôt dans ma carrière, je crois que je ne me serais pas sentie bien dans mes chaussures, affublée de la sorte.

Affublée? Mais vous êtes très joliment habillée dans le film !
Oui, mais, pour moi, c’est du déguisement. Je n’ai pas été élevée comme une fille, avec des bijoux, tout ça. Je n’ai pas appris à me maquiller, à prendre conscience de mes atouts de jeune femme, j’ai toujours été un garçon manqué.

“AVEC LES FEMMES J’AIME BIEN ÊTRE “GALANTÉ”: LEUR DIRE QU’ELLES SONT JOLIES, LES RASSURER LEUR REDONNER CONFIANCE. ELLES SONT SI FRAGILES PARFOIS.”

Femme fatale dans « Anthony Zimmer », de Jérôme Salle, mère moderne dans la vraie vie... Sophie Marceau est toujours aussi touchante et séduisante. Boucles d’oreilles (Pomellato). Maquillage Ulli Schober. Coiffure David Cox. Réalisation Anne-Marie Brouillet. Photo Phillip Dixon.Vous vous trouvez belle?
Je trouve surtout que je me ressemble. Quand je me regarde dans la glace, il y a adéquation entre l’intérieur et l’extérieur.

Vous êtes très (trop?) mince dans le film, c’est exprès ?
Pas du tout ! Quand c’était la mode des minces, j’étais ronde, et maintenant que les rondes reviennent, on me dit que je suis trop mince ! Mais bon, je suis comme je suis.

Vous avez des complexes ?
Ouais, mais je m’en fous un peu. Il faut être modeste, se dire que les défauts font le charme... Si je me juge, je suis sévère. Je préfère entendre les autres parler de moi, il faut que les femmes écoutent les hommes, ils ont une autre vision de nous-mêmes, moins analytique, heureusement !

Comment vous sentez-vous perçue par les femmes ?
Je crois que je ne les dérange pas, elles ne se sentent ni en rivalité ni en compétition, peut-être parce que j’aime bien me sentir masculine avec elles, être «galante»: leur dire qu’elles sont jolies, les rassurer, leur redonner confiance. Elles sont si fragiles, parfois !

Et vous, vous avez confiance en vous ?
Nooooon ! Mais, justement, je préfère rassurer les autres pour éviter de me pencher là-dessus. C’est du travail, beaucoup de travail... Vous savez, j’ai tout appris. A part l’amour de mes parents, je n’avais pas grand-chose au départ. Rien à perdre, tout à construire, c’est peut-être ce qui a fait ma force. Mais je n’ai pas fait ce chemin seule, des personnes qui ont beaucoup compté pour moi m’ont boostée, bousculée, et ça m’a structurée.

Vieillir, ça vous fait peur ?
Non, j’aime bien. Je sais qu’à l’écran, ça va être dur, mais dans la vie, ça ne me dérange absolument pas. Enfin, pour l’instant. Peut-être qu’un jour, quand les hommes ne se retourneront plus dans la rue, j’aurai la terreur de la ride et du gras du bras qui pend. Mais, de toute façon, ça arrivera. A partir delà, tout est question de décence. Il y a un âge où l’on ne se balade plus bras nus ou le ventre à l’air. Je trouve ridicule ces femmes de 40 ou 50 ans qui continuent à penser qu’elles sont des jeunes filles parce qu’elles sont refaites. On ne triche pas avec son âge, la chirurgie ne change rien à ce qui émane de vous. Cela produit juste un gros malaise.

Vous dites ça parce que vous n’en avez pas besoin pour l’instant...
J’en aurai «besoin»…. On en reparlera quand j’aurai 50 ans ! Ce qui est dommage, c’est qu’avec toutes ces opérations, les femmes se ressemblent, s’uniformisent, on voit émerger un type de visage «chirurgical». En tant que metteur en scène, si je faisais un film d’époque, je ne pourrais pas engager des comédiennes liftées ! Leur visage, «daté» 2005, paraîtrait anachronique. C’est hallucinant de se limiter de cette façon, quand le propre d’un acteur est d’être un caméléon, de pouvoir se fondre dans toutes les époques.

Vous supportez de vous voir à l’écran ?
Oui, je regarde mes films une fois ou deux, pour voir le résultat du travail, après, c’est fini, je passe à autre chose. Sans doute parce que je préfère celle que je suis aujourd’hui à celle que j’étais il y a trois, cinq ou quinze ans. Les souvenirs m’ennuient.

Vous ne vous penchez jamais sur votre passé ?
On est tous le résultat de ce qui fut, même avant qu’on ne soit conscient ou responsable... Je suis bien obligée de m’y replonger.

Pull en cachemire (Paul & Joe). Pantalon en coton (Martin Margiela). Sautoir (Chloé). Mules en velours (Fendi).Vous avez fait une analyse, une thérapie ?
Pas vraiment. Il m’est arrivé d’avoir besoin d’aide, de parler de mes petits problèmes. Ce métier est propice à l’introspection, il m’a fait faire un sacré bout de chemin. En même temps, il entraîne le trouble, voire la schizophrénie.

Il vous a endurcie, rendue solide, ou l’étiez-vous au départ ?
Non, ce sont les gens qui ont traversé ma vie qui m’ont rendue solide. Pendant des années, on a projeté sur moi l’image de la petite de «La Boum», alors que je n’étais pas du tout cette enfant-là. Imaginez les dégâts sur le mental de l’adolescente timide que j’étais... En revanche, ce qui m’a solidifiée, c’est, paradoxalement, la célébrité. Quand on est connu, on endosse une forme de responsabilité, on doit se tenir à une éthique, à une morale. Les gens me regardent, s’identifient à moi, je leur dois d’être décente, présentable, honnête. De ne pas déballer mes opinions politiques, de faire attention à ce que je dis, à ce que je montre. Je suis contre l’étalage de propos, de chair, de nombrils, de culs, auquel on assiste aujourd’hui. J’aime les gens dignes et discrets, j’aspire à l’être aussi, ne serait-ce que par respect envers mes enfants.

Quelle mère êtes-vous ?
Il faudrait le demander à mon fils (ma fille est encore trop petite) ! Mais quand je les vois, plutôt à l’aise dans la vie, je me dis que je dois être une mère correcte. Je les laisse occuper l’espace, et ils ne se privent pas de le faire !

Comment organisez-vous votre vie entre la France et les Etats-Uinis ?
Je vis surtout en France, mais parfois j’ai besoin de partir, je me sens trop «en famille» ici. C’est comme entre enfants et parents, parfois ça fait du bien de se séparer ! On les porte sur notre dos toute la vie, selon les cas on est plus ou moins seul(e) à se débrouiller, on projette des choses sur eux, c’est vertigineux, je trouve.

Quoi, d’avoir des enfants ?
Ah oui, je me tracasse beaucoup, je me fais du souci, j’y pense tout le temps. Je ne prends rien à la légère dans la vie, alors, les enfants, ça me tient particulièrement à cœur, je ne veux pas faire «mal», en tout cas le moins possible, donc c’est un programme lourd, jamais acquis.

Vous êtes une mère-copine ?
Pas plus que ça. J’ai souvent l’impression de faire le flic, je suis très à cheval sur plein de trucs, la politesse, l’altruisme, la propreté, beaucoup moins sur d’autres qui sont peut-être tout aussi importants. Comme je suis quelqu’un d’émotif, je manque de régularité, je suis sévère un jour parce que ça déborde, et le lendemain je suis cool pour la même chose !

« Je vis surtout en France, mais j’ai parfois besoin de partir, je me sens trop «en famille» ici. C’est comme entre enfants et parents, parfois ça fait du bien de se séparer » Boucles d’oreilles (Pomellato). Maquillage Ulli Schober. Coiffure David Cox. Réalisation Anne-Marie Brouillet.Vous êtes autoritaire ?
Parfois. Mon fils m’appelle alors «Miss Poivre», il a un sens des caractères et de la psychologie très développé !

Vous jouez beaucoup avec eux ?
Oui, on s’amuse, on rigole, on invente des personnages, on imite les gens. Je leur consacre le maximum de temps, même si j’en garde un peu pour moi. C’est vraiment le plus important.

Mais c’est sans doute plus facile pour vous que pour les femmes qui ont un boulot plus ordinaire ?
Bien sûr, mais on peut toujours s’arranger, c’est la qualité qui compte. Je connais des femmes qui ne travaillent pas et qui ne s’occupent pas de leurs enfants, d’autres qui bossent comme des folles et qui s’en occupent très bien. Moi, le matin, je pourrais dormir, mais je préfère accompagner mon fils à l’école, comme ça on passe trois quarts d’heure ensemble dans la voiture. Je suis une maniaque du temps, le soir, j’additionne les minutes passées avec lui, je me dis: «Aujourd’hui, on a passé trois heures ensemble, je lui ai expliqué telle ou telle chose, la journée a été utile.»

“J’AI PEUR QUE MES ENFANTS NE SE SENTENT INCOMPRIS, JE LES ENCOURAGE À PARLER. ALORS, J’AI DEUX PHÉNOMÈNES QUI S’EXPRIMENT À MORT. CE N’EST PAS DE TOUT REPOS !“

La parole est importante entre vous ?
Vitale ! J’ai des conversations extraordinaires avec mon fils. Je lui explique tout, le monde, les gens, pour qu’il ne se retrouve pas face à de gros points d’interrogation. Je protège énormément mes enfants, trop peut-être. Je veux les armer pour la vie, contre ce qui peut faire mal. Je ne veux pas qu’ils restent incompris, je les encourage à parler. Alors, j’ai deux phénomènes qui s’expriment à mort. Ce n’est pas de tout repos !

Ce choix de la parole vous a-t-il aidée à trouver l’harmonie dans la recomposition de votre famille ?
Se parler, c’est une règle générale, elle vaut aussi dans les couples ou sur un tournage. Ça apaise les manques, les frustrations, ça soulage, et ça aide à réaliser que les choses étaient beaucoup plus simples que ce que l’on croyait.

Trouvez-vous que les enfants occupent une place trop centrale au sein de la famille aujourd’hui ?
Je pense, au contraire, que c’est avant qu’ils n’étaient pas assez au centre ! Ça n’a pas empêché les gens d’inventer l’électricité ou d’écrire des livres, mais que de souffrance! L’amour est un moteur qui a manqué aux générations précédentes. On a fait des progrès extraordinaires en termes d’éducation...

C’est quoi une famille idéale pour vous ?
Des gens qui savent apprécier les moments qu’ils passent ensemble, même s’ils sont rares. Un dîner en famille peut être important, vivant, pour peu que papa et maman ne soient pas au téléphone mais assis à table, intensément, avec leurs enfants.

Tunique en coton (Ann Demeulemeester). Jean (Paul & Joe). Chaussures (Sophia Kokosalaki). Que pensez-vous de la loi qui permet aux femmes de transmettre leur nom à leurs enfants ?
C’est le dernier bastion de la paternité qui tombe ! Moi, j’aime que mes enfants portent le nom de leur père. J’ai l’impression de donner au papa quelque chose dont je n’ai pas besoin, j’ai déjà un rapport tellement privilégié avec mes enfants!

Les mères occupent-elles encore une place plus importante que les hommes auprès des enfants ?
Non, les deux sont indispensables, comme le laisse mesurer le vide qu’un couple creuse en se brisant. Je suis souvent seule avec mes enfants, et je me dis que je me débrouille très bien comme ça. Mais quand le père arrive, je réalise qu’il joue un autre rôle que moi, qu’il est irremplaçable auprès de l’enfant, c’est comme un puzzle qui se reforme.

Aujourd’hui, les spécialistes disent que l’on ne «frustre» plus assez les enfants, qu’en pensez-vous ?
Le mot n’est pas joli, je préfère parler de limites. Mais je suis d’accord sur le fond, il faut qu’ils apprennent la valeur des choses, du travail, cela fait partie de nos responsabilités. II faut les gâter psychologiquement, pas matériellement.

Traite-t-on trop l’enfant comme une grande personne, à votre avis ?
Comme les adultes ont du mal à vieillir, ils veulent que leurs enfants les considèrent comme leurs copains en imaginant que ça les fera rajeunir. Moi, je ne joue pas ce jeu-là. Tant qu’ils vivront avec moi, il y aura des règles, même si elles ne leur plaisent pas. Ce rôle me plaît parce qu’il est le mien. Je me fiche complètement d’être Miss Poivre !
C.R.