Sophie Marceau, à l’affiche de “Anthony Zimmer”, le film de Jérôme Salle, avec Yvan Attal et Sami Frey, porte une veste en soie entièrement rebrodée de paillettes rouges, un jean cinq poches en denim brut et un débardeur de cachemire et soie écru à boutons strass, Louis Vuitton. Photo: Robert Wyatt, assisté de Neil Bridge et Marion Barras. Réalisation: Vanessa Bellugeon, assistée d’Olivia Chandler. Maquillage: Norith Bakan. Coiffeur: Gérald Porcher.L'Officiel n°895 mai 2005


SOPHIE FATALE 
Libre, décidée, fatale ?

Sophie Marceau est tout à la fois dans “Anthony Zimmer” de Jérôme Salle. Robert Wyatt l’a photographiée. Luc Le Vaillant l’a rencontrée. Portrait sensible d’une actrice, qui partage son temps entre Paris et Los Angeles.
Photos ROBERT WYATT Réalisation VANESSA BELLUGEON

Elle est tellement présente, tellement elle-même, si tranchée et si affirmée, que l’envie vous prend de lui inventer des destins qui jamais ne seront les siens. Elle est Sophie Marceau, éternelle petite fiancée des Français. Et sinon, elle pourrait être quoi ?
Jupe dorée en résille tulle toute rebrodée à la main, Michael Kors chez A toutes les filles. Débardeur dos nu et écharpe assortie, Missoni chez A toutes les filles. Sautoir ABC en or jaune 18 carats, composé de pierres fines et précieuses, Chaumet. Draps, Calvin Klein.— Femme fatale ? Elle n’en a pas la méchanceté constitutive, le vice à fleur de peau, la névrose qui bat au creux de la tempe, là où vient s’appuyer l’arme du destin. Elle peut bien avoir interprété la dame en noir dans un James Bond, jamais elle n’en remontrera dans ce domaine à Bette Davis, à Glenn Close ou à Asia Argento. Sinon, elle joua surtout des adolescentes charmantes, des aventurières de cape et d’épée, des épouses délaissées ou tourmentées, mais toujours émergeait sa bonne nature, son franc appétit de vivre, son incapacité à faire imploser son entourage par cette panique qui saisit au moment d’affronter le vide des temps. Dans son dernier film, la voilà femme fatale. Elle est une de ces mantes religieuses, talons hauts fichés dans le cœur des hommes et qui poinçonnent et qui déchirent, une de ces veuves d’elles-mêmes qui entraînent dans leur chute celui qui passe dans les parages. Elle est brune, élégante, somptueuse. Très froide aussi. Et si elle s’y applique au mieux, ce genre de garce à la Ellroy ne lui ressemble strictement pas. Sinon, il faudrait l’imaginer à Genève, “bondager” un beau banquier psychopathe, puis lui tirer deux balles dans la tête, en regardant au loin les cygnes se mirer dans l’eau du lac.
Robe en soie écrue avec volants marine et empiècements mousseline, surpiqûres au décolleté, Chloé.— Bistrotière à Gentilly ? Elle a franchi ce périphérique qui relègue plus que jamais ceux qui sont nés du mauvais côté et qui voit même revenir tête basse ceux qui croyaient faire partie du cercle des élus. Son père était routier. Sa mère travaillait dans une brasserie. Les origines étaient modestes — des commerçants du Loiret, des campagnards de la Mayenne — et terriblement françaises. Et elle est assez fière d’avoir été désignée comme une Marianne potentielle, une Marianne frondeuse et gavroche, une Marianne loin de se détester mais qui se fâche quand Julien Clerc chante ses seins lourds et lents. Cette ferveur nationale ne l’empêche pas de s’inventer moyen-orientale, de faire un succès au Japon, de partir résider en Pologne avec le cinéaste Andrzej Zulawski, son mentor et mari d’alors, ou de patienter à Los Angeles, au pays de son nouvel amoureux qui, lui aussi, travaille pour le cinéma. Elle se nommait Maupu, la voilà Marceau. Et cela fait maintenant tellement longtemps qu’elle grandit au pays des étoiles, qu’elle en est l’une des citoyennes affirmées, qu’on finira bien par accepter qu’elle s’éveille à des années-lumière de ce qu’elle fut si peu de temps, jusqu’à ses treize ans. Pourtant, dans son caractère, émergent parfois des aspérités qui signalent qu’elle sait encore comment c’était là-bas. On la dit “fière, pas bégueule, saine, carrée, solitaire, secrète”. On la pressent complexée mais batailleuse, querelleuse mais vertébrée. Et alors, Gentilly n’est peut-être plus si loin de Neuilly. Où elle habite avec Vincent, son fils, et Juliette, sa fille, et qu’elle rejoint en passant le périph’...
Robe en soie écrue et dentelle blanche, Dior par John Galliano. Veste noire à rayures tennis, Dior Homme par Hedi Siimane. Pendentif “Glass One” en or gris et diamant sur chaîne, Chaumet. — Fashionista ? Elle revient de voyage. Elle porte un jean, un sweat blanc. Elle n’est pas maquillée. Elle aime Emanuel Ungaro, son travail bien sûr, mais l’homme surtout. Elle était très garçon manqué et elle l’est restée. Elle dit: “Chez moi, on était très garçon. C’était toujours eux qui avaient raison. Ma mère n’a jamais été très fille. Elle ne m’a pas élevé comme ça.” Elle ajoute: “Je n’aime pas avoir l’air déguisé. La mode se doit d’être à mon service et pas l’inverse.” Et elle poursuit: “Je dois être libre dans mes vêtements. Je ne veux pas afficher autre chose que moi-même. Je ne tiens pas à brandir du logo, de la marque.” Elle ne se damnerait pas pour un après-midi de shopping. Elle préfère la lecture (Faulkner, Virginia Woolf), la peinture (Goya, David Hockney) et le cinéma (Bergman mais aussi le dernier Scorsese). Et aussi, restaurer une grande maison, jardiner, cuisiner, materner son monde. Elle n’a jamais été le “visage” d’un créateur. Elle s’est contentée d’incarner un parfum de Guerlain, “Champs-Elysées” bien sûr. Elle est si française, si fière de son pays, presque cocardière, qu’il pouvait difficilement en être autrement. Et puis, elle qui a un nez très sûr, qui aime les odeurs de bois qui brûle, de pluie sur les feuillages, de chien mouillé (!), aimait aussi l’imaginaire du visuel qui accompagnait ce parfum. C’est l’aube sur la belle avenue déserte. Une voiture qui freine, des cris qui montent, une porte qui claque. Une femme qui s’échappe, seule et libre, en tenue de soirée, comme au premier matin du monde.
Luc Le Vaillant