marie claire n°633 – mai 2005

Le petit monde de Sophie Marceau
Par Catherine Castro. Portraits David Thompson.
Simple, lumineux, habité de bouquins et d’objets singuliers, son appartement lui ressemble tellement qu’elle a tenu à le photographier elle-même. Ses nouveaux bonheurs américains, ses blessures passées... confidences d’une antimondaine attachante.

Dans la vraie vie, elle pourrait être notre meilleure copine. «The girl next door», comme elle dit, la lumière en plus. Fine, «normale», tellement «normale» qu’on en oublierait presque qu’elle est une star. Elle ne ressemble pas à l’actrice agaçante qui en fait des tonnes sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, à la jolie brune très concernée par tout ce qui bouge, à la fille de banlieue qui cherche à paraître intelligente. Rien de tout ça, rien qu’elle-même. Sophie Marceau ne fait pas l’unanimité. Belle, ça, tout le monde est d’accord. Populaire, aussi. On a grandi avec elle, elle avec nous, «La Boum», «Fort Saganne», «Belphégor», le cinéma français. Ces jours-ci, on la surprend à l’affiche d’«Anthony Zimmer», un premier film de Jérôme Salle. Un rôle de femme presque fatale qui lui va bien, mais qui, encore une fois, ne lui ressemble pas tout à fait. Comme des chaussures un peu trop grandes, ou trop petites. Sophie Marceau cherche sa place. Empêtrée dans ses envies d’exister pour ce qu’elle est, piégée par un jeu social dont elle répugne à épouser les codes. De sa rupture avec le réalisateur Andrzej Zulawski, le père de son fils, elle a fait un film, «Parlez-moi d’amour». Elle a épousé un producteur américain, Jim Lemley, et perdu ses «grosses joues», comme elle dit. Affranchie? Elle est restée Sophie Marceau, une gamine de Gentilly qui ne renie rien, mais qui ne se retourne pas. Qui construit sa vie, avec ses armes, sans mode d’emploi. Drôle de fille quand même, une franc-tireuse, en marge, pas membre du club. Elle pourrait vivre dans le 6e arrondissement de Paris (là où vivent 90 % du showbiz français), elle a choisi Neuilly, un atelier d’artiste avec jardin. Ses fringues, elle les achète au hasard, quand ça lui plaît dans la vitrine. Ou elle les garde, après les tournages. Les boutiques, ce n’est pas son truc. Elle n’est jamais allée chez Prada, et elle s’en fiche. Elle ne garde pas grand-chose. Son petit monde est comme ça: fait de tout et de rien. 

Marie Claire: Pour ce «petit monde», vous n’avez pas voulu que l’on vienne chez vous, préférant faire les photos vous-même.
Sophie Marceau: Vous aimeriez que l’on vienne chez vous, vous ?

Si j’acceptais de participer à un sujet comme celui-là, je jouerais le jeu.
Livrer son intimité dans les journaux, cela a des conséquences. Et c’est nous qui en payons le prix. Il y a des gens qui montrent leurs enfants. Regardez Laeticia Hallyday: son bébé n’était même pas encore arrivé que l’on savait déjà combien il mesurait. Mes enfants vivent avec moi, ils n’ont pas forcément envie d’être dans les journaux.

Quand votre fils, Vincent, est né, vous l’avez pourtant présenté à la presse.
Je voulais être sûre que l’on ne viendrait pas me harceler, me poursuivre pour le photographier. Je l’ai donc présenté à la naissance. A l’époque, j’ai pensé: on va faire une photo à la maternité, on va l’envoyer à l’Agence France Presse, et on n’en parlera plus. D’ailleurs, après, on m’a laissée en paix. Je ne l’ai pas refait avec ma fille, Juliette.

Nous vous avons demandé de rassembler des photos qui parlent de vous, de votre histoire. Et ça s’est révélé assez compliqué...
Je n’ai rien gardé de mon passé. Mes parents non plus, d’ailleurs. Je n’ai pas de souvenirs matériels. Même les photos, elles n’étaient pas dans des cadres, elles étaient enfermées dans des boîtes.

Ce vide, cette absence de traces vous manque ?
Bien sûr. J’ai recréé mon petit monde pour mes enfants. J’adore penser que je vais leur laisser des choses. Je garde leurs cahiers, les fringues que j’aime. Je leur constitue une espèce de patrimoine de souvenirs.

Ce passé dont vous n’avez rien conservé, le vôtre, vous n’en gardez aucune nostalgie ?
Je ne suis pas du tout tournée vers le passé, je n’aime pas le mien, ça me fait complètement flipper, je n’ai pas tellement envie de farfouiller là-dedans.

Vous avez une maison à Neuilly-sur-Seine, mais vous semblez passer davantage de temps à Les Angeles. Vous vous y plaisez ?
J’ai une maison là-bas, j’ai besoin que mes enfants se sentent chez eux. Mais je vis mieux à Los Angeles, quand je n’ai pas affaire à la jungle du cinéma. Je ne fais pas le poids, c’est tellement violent, je ne suis pas dans ce trip-là.

Vous avez un agent sur place ?
Non, j’ai un avocat. Pendant quinze ans, j’ai eu des agents là-bas, ils ne m’ont rien apporté. Un jour, l’un d’entre eux m’a dit: «On va faire “le retour de Sophie Marceau”. » Je l’ai regardé, et j’ai rigolé. «Sophie Marceau is back», n’importe quoi !

Vous êtes modeste, vous avez quand même une notoriété internationale.
Vous voulez un exemple de ma notoriété ? Je faisais la promo de «Mes nuits sont plus belles que vos jours» en Indonésie. Tous les journaux locaux avaient titré sur la visite de Sophie Marceau, la célèbre actrice porno française. Pour eux, c’était un film X.

Vous avez déjà tourné dans plusieurs films américains, dont un «James Bond». Vous installer à Los Angeles était un choix de carrière ?
Avant, j’y allais de temps en temps, pour des raisons professionnelles, pour mon anglais. Maintenant, j’y vais pour écrire, pour moi.

Qu’est-ce que vous écrivez ?
Le scénario de mon prochain film. 

«Parlez-moi d’amour», votre premier film en tant que scénariste et réalisatrice, vous a donné une dimension plus consistante. La môme Marceau passait aux choses sérieuses...
Justement, ce matin, je suis tombée sur une photo du tournage. Je me suis bien aimée sur cette photo. Pas maquillée, pas déguisée, pas posée, il y a un truc qui respire la fraîcheur. Ça m’a réconciliée avec moi-même.

«Déguisée», c’est un mot que vous employez souvent en parlant de vous. Pour vous, être actrice, c’est se déguiser ?
J’aime bien ce métier, j’aime bien faire des photos, mais à un moment, on passe à l’état d’adulte, et ça ne suffit plus.

C’est quoi, pour vous, l’état d’adulte ?
Je suis en train de le découvrir. C’est être moins ballottée, être moins l’objet des choses et des gens. Moi, j’étais «the girl next door», la petite fille de «La Boum». Je devais répondre à l’attente. Et, en même temps, je ne voulais pas entrer complètement dans ce système. Je souhaitais être aussi quelqu’un qui transpire, qui pense des choses. Parfois, je me dis que je ne joue pas assez le jeu. Aux Etats-Unis, c’est de la folie. Les acteurs, on les voit partout, dans les journaux, dans les shows télévisés. Ils sont tout le temps en représentation, toujours impeccables, maquillés, coiffés. Je ne sais pas comment ils font.

Il paraît que vous vous regardez assez souvent dans les miroirs. Vous en avez beaucoup chez vous ?
Non, pas beaucoup. Mais quand je me regarde dans un miroir, ce n’est pas pour vérifier si je suis belle ou si je suis en train de vieillir, c’est juste une façon de m’assurer que je suis encore là, bien vivante.

Vous ne traquez pas, comme toutes les femmes, l’apparition de fines ridules au coin de l’oeil...
Non, ça, je le vois sur les photos. Franchement, je n’ai pas l’impression d’être narcissique. Je ne suis pas douce avec moi-même. Je suis plus inquiète pour les autres que pour moi.

Vous culpabilisez souvent ?
Tout le temps. Mais je me soigne.

Comment vous soignez-vous ?
En réfléchissant. C’est une lutte, vraiment. Je ne viens pas d’un monde où les gens étaient forts, où l’on avait la parole ou le pouvoir. Je viens d’un monde où l’on était là pour servir les autres, travailler pour les autres. C’est terrible, parce que ça donne un manque de confiance en soi, d’estime de soi. J’ai du mal à me débarrasser de ça.

Vous avez souvent affirmé que vous ne souhaitiez pas faire d’analyse.
Je suis tout à fait pour l’analyse...

Pour les autres ?
Non, même pour moi. J’essaie tout doucement. Pas en France, parce que l’on me connaît. J’aurais l’impression de faire une interview dans «Paris Match». Il paraît qu’il faut faire une analyse dans sa propre langue. C’est logique, mais j’ai une relation trop familiale à la France. Aux Etats-Unis, la personne que j’ai vue ne sait rien de moi. Je peux parler sans danger.

Qu’est-ce qui vous a amenée chez un psy ?
L’impression de rester scotchée sur des trucs, comme une scène de film qui passe en boucle.

Vous pouvez être plus précise ?
Oh, je vais vous dire une chose très bête. Je suis de mauvaise humeur à chaque fois que les gens me parlent de leurs souvenirs de jeunesse. Ça me rend triste, mais triste... Je ne supporte pas. Voilà, il y a plein de manques, et on ne peut pas les trimballer toute sa vie.

J’appréhendais cette rencontre avec vous. Je redoutais un certain manque de naturel, et vous êtes là, simple, spontanée, pas poseuse. Qu’est-ce qui vous pousse à être si peu spontanée sur les plateaux de télévision ?
La caméra change tout. Il faut être drôle, perspicace, jolie, vous êtes surexposée. Si vous êtes fatiguée ce jour-là, ça se verra. Si vous êtes fragile, ça se verra encore plus, alors il faut cacher. C’est compliqué ce truc-là.

Vous donnez l’impression de toujours vouloir paraître intelligente.
Les autres ont davantage de personnalité. Moi, je suis trop caméléon, je sens trop ce que l’on attend de moi. C’est très difficile d’être «brute», vous voyez ce que je veux dire? Parce qu’on n’est pas «brute» sur un plateau de TF1: on est policée, coiffée, maquillée, éclairée. Des proches m’ont dit: «Mais arrête! Si tu n’y connais rien en foot, arrête de dire que le foot, c’est formidable. Réponds: “Le foot, je m’en fous.”» Mais moi, on m’a toujours appris que, pour ne pas être prise pour une conne, il faut avoir une opinion sur tout. Dès l’âge de 13 ans, on m’a briefée: «Tu ne t’appelles plus Maupu, tu ne fumes plus tes cigarettes, tu ne mets plus tes jeans troués, tu souris. Et arrête d’avoir cet air triste.» On m’a cassée: «Ce que tu es ne nous intéresse pas.» J’ai dû apprendre, être éduquée, voyager, m’intéresser aux choses, à l’art, à la poterie chinoise — ah, très bien, la poterie chinoise —, aux orchidées... Mais je n’étais pas ça du tout. Il y a plein de choses que les gens n’ont pas comprises, mais ça venait de ça. Une revendication...

Les gens du cinéma rentrent-ils chez vous ?
La plupart des gens que je connais travaillent dans le cinéma. Mais mes amis ne sont pas tous dans ce milieu. Des gens que je ne connais pas forcément beaucoup, que je trouve sympathiques, je leur propose de venir chez moi.

Vous avez des copines actrices ?
Copines? Non, je n’en connais pas beaucoup. Judith Godrèche, je l’aime bien, mais je ne la vois pratiquement jamais. . . J’aime beaucoup les acteurs, mais pour vivre avec, ça doit être l’enfer. Ils sont très narcissiques, très égocentriques, mais ça vient d’un tel désarroi, d’un tel manque d’amour. Ils sont fragiles. Quand on fait ce métier, il faut garder de la décence: on n’étale pas ses gonzesses, son fric...

«Andrzej Zulawski, le père de mon fils.»Qu’est-ce que vous regardez en premier chez un homme ?
Son allure masculine. Ça me rassure, j’ai besoin d’un truc fort, solide. Viril, c’est bête à dire, pas des poils, mais quelqu’un de viril dans la vie: qu’il ait du courage, de la galanterie, des conversations d’homme. Qu’il soit tout ce que je ne suis pas. J’ai une vision assez traditionnelle des rôles dans la famille.

«Yvan Attal: "Yvanovitch", "Navy Latta", "Le dictateur"... une super rencontre. Et Le Pain Quotidien: mon "bistrot" à Los Angeles.»Dans «Anthony Zimmer», vous Jouez aux côtés d’Yvan Attal, qui a réalisé «Ma femme est une actrice». Comment votre mari vit-il le fait que vous soyez actrice ?
Mon mari n’a pas trop de raison de se faire du souci. Je n’ai rien fait d’impudique ou de dégueu. Je peux presque montrer mes films à mes enfants. Mon fils m’a dit l’autre jour: «Maman, tu devrais être plus sexy.» Il se fait du souci pour moi, pour ma carrière. Il se dit: «Si ma mère était plus sexy, peut-être qu’elle ferait “Da Vinci Code”, elle serait peut-être plus dans le coup. Il vit dans un monde où les filles sont à moitié à poil. Je lui ai demandé: «Tu aimerais voir ta mère comme ça?» Mais dès que je mets une jupe un peu sexy, il me regarde: «Tu ne vas pas sortir comme ça ?»

Dans «Anthony Zimmer», vous avez un rôle de femme fatale. Etes-vous à l’aise avec votre féminité ?
A 20 ans, je n’assumais ni mes nénés, ni mes formes, rien. Je ne savais pas me mettre en valeur, j’étais très maladroite avec mon corps. Aujourd’hui, je peux jouer d’un pouvoir de séduction pour des photos, mais pas dans ma vie. Je suis plutôt du genre à me couvrir. Les femmes qui jouent de leurs atouts physiques m’épatent. Elles sont jeunes et belles, sexy, elles ont du cran. Elles savent ce qui leur va. Si à 20 ans, je m’étais habillée comme les filles d’aujourd’hui, avec des petites robes sexy, j’aurais été canon. Pourquoi je n’ai pas profité de tout ça ? 

Propos recueillis par Catherine Castro, photos: LAURENCE TRÉMOLET. M. BORCHI/ANA. BALTEL/SIPA. THIBAULT GRABHERR. OR.
     

«J'ai pris cette photo à l'aube, un matin d'hiver.»   «Mon anorak du tournage de "Parlez-moi d'amour". Confort, confort...»   «Sur le tournage de "Parlez-moi d'amour": Ça fait un peu prétencieux la main comme ça, non ?»



ON ENQUÊTE «Anthony Zimmer»Notre couverture: Sophie Marceau porte une saharienne en coton, avec une ceinture à anneaux de métal et liens de cuir (le tout, Yves Saint Laurent Rive Gauche), des bracelets en écaille à cabochons (Yves Saint Laurent Vintage chez Karry’o) et un jean en denim (Gap). Maquillage Yves Saint Laurent réalisé par Nurith avec, pour la mise en beauté du teint, le Teint Parfait n°7 Sable doré, la Touche Eclat n° 1 Rose Lumière, la Touche Blush n° 1 Rose, pour les yeux, le Duo Expert Sourcils n° 2 Châtain, le Fard Eclat n°2 Or Brun, le Mascara Volume Effet Faux Cils n°1 Noir Haute Densité, et pour les lèvres, le Rouge Pure Shine n° 12 Rose Aqua. Coiffure Gérald Porcher. Assistante Raphaëlle Commageat. Réalisation Martine de Menthon. Photo David Thompson.

Criminel recherché dans le monde entier, Anthony Zimmer a changé d’apparence, et personne ne sait à quoi il ressemble. Pas même son amoureuse complice qui, pour brouiller les pistes, accoste un inconnu dans un train et le fut passer pour le fugitif aux yeux des polices et mafias. Dès lors, le pétrin dans lequel se retrouve l’innocent est insondable. Et l’énigme dans laquelle plonge le spectateur, palpitante. Encore que le scénario aurait pu être plus tortueux. Mais cette volonté de renouer avec un suspense d’envergure et les hommages à Hitchcock sont trop louables pour que l’on boude son plaisir.
«Anthony Zimmer», de Jérôme Salle, avec Sophie Marceau, Yvan Attal, Sami Frey. En salles le 27 avril 2005.