Plus belle que jamais, Sophie Marceau irradie de sa présence «A ce soir», le premier film de Laure Duthilleul, une histoire d’amour et de deuil. Et parle joliment de la mort, des enfants, de la vie. Robe (Alberta Ferretti). Maquillage Elsa Aubert. Coiffure David Mallett. Photo Lothar Schmid/H & K.ELLE n°3115 du 12 septembre 2005

SOPHIE MARCEAU
"Je ne veux rien contrôler, ni ma vie, ni mon image"

«A ce soir», le premier film de Laure Duthilleul, est irradié par Sophie Marceau. Il faut dire que, au cinéma comme dans la vie, sa présence est toujours un cadeau. Rencontre magique sur un banc public.

On a rendez-vous dans un café de Neuilly en fin de journée mais, aussitôt arrivées, on le fuit, on marche sans savoir où l’on va s’arrêter et, finalement, on échoue sur un triangle de bancs vides dissimulé derrière des taillis, devant une école primaire fermée. Les parcs sont pleins de petites filles blondes en Liberty et de petits garçons en flanelle grise qui s’obstinent à salir la perfection de leur mise en faisant de la bouillabaisse avec du sable mouillé. On respire un air de rentrée des classes. Un sifflet et, tout d’un coup, les cris d’enfants s’éteignent, les jardins ferment. «Maman», lance une voix, et Sophie sursaute. Non, ce n’est pas elle, la maman. On reste dans notre cachette, en plein jour.
On n’est pas obligé de connaître Sophie Marceau, même si elle est l’actrice la plus populaire de France. On peut très bien lui parler et l’écouter comme si on ne l’avait vue dans aucun film, sur aucune couverture de magazine, aucune photo. La reconnaissance, elle s’en fiche, et elle répond gentiment à la dame qui vérifie avec un brin d’étonnement son identité. D’ailleurs, physiquement, elle a embelli. Si on vous le demande, précisez qu’elle est bien mieux en jeune femme qu’en jeune fille, qu’on remarque ses yeux verts, qu’elle est mince et élancée, athlétique, en jupe noire et T-shirt blanc, et sans aucun maquillage. Elégante et sobre, dirait-on si on ne savait pas comment qualifier sa simplicité. Sur le banc, tranquillement, on cause boulot.
Sophie Marceau a l’habitude de tourner dans des premiers films. Elle les énumère sur les doigts de ses deux mains. Au moins une demi-douzaine. Elle ne s’est donc pas du tout étonnée elle-même en acceptant la proposition de Laure Duthilleul, comédienne. «C’est en ne réfléchissant pas trop qu’on se lance. J’ai lu le script de Laure comme une ballade. Il n’était pas du tout écrit comme un scénario, il n’y avait aucune indication, genre extérieur nuit, extérieur jour. Je me suis dit: Why not?» L’actrice ne raconte pas un conte de fées. Elle ne prétend pas qu’elle l’a lu en une fois et très vite. Elle dit: «Le déclic s’est produit lorsque j’ai rencontré Laure. J’ai senti qu’elle tiendrait bon, qu’elle tiendrait son histoire. Qu’elle ne faisait pas appel à moi pour recoller des morceaux.» Sophie se souvient: «Un jour, elle est arrivée chez moi avec les couleurs du film dans un petit vase. Il y avait du sable, de l’ocre, des fougères.» Un résumé du film dans une sorte d’urne.
« A ce soir » est l’histoire de Nelly, infirmière dans la forêt des Landes, mariée à un médecin de campagne qui meurt d’une attaque. Une mort inattendue, mais s’attend-on jamais à la mort? Nelly refuse les pompes funèbres, les rites occidentaux ou leurs absences, rompt avec l’économie du décès. Elle reste quelques jours avec le mort et les enfants, au cœur de la forêt, qui s’anime et révèle ses pièges et ses caméléons. On voit la mère se baigner avec les gosses tout habillés dans l’océan. Drôles d’images à la frontière de l’étrange. La force du film est qu’il n’est jamais larmoyant ou pathétique. Mais qu’il rend à la mort ses énigmes.
Accepter de jouer dans un film où la mort est si physiquement présente ne doit pas être évident, lorsqu’on est abonné à des comédies sentimentales à forte audience. Mais Sophie conteste et plaisante: «Quand j’ai accepté le rôle, je ne me souvenais pas du cadavre tant c’est la vitalité de cette femme et les gestes quotidiens et décalés qui m’avaient frappée.» Elle ajoute: «J’ai vécu une seule fois cette expérience où l’on est pris par le vide et l’absence. Je crois que les enfants vivent beaucoup plus avec l’imminence de la mort que les adultes. Petite, comme beaucoup d’enfants, je ne pouvais pas tuer un insecte.» Elle réfléchit: «ll me semble que je n’ai jamais été en deuil. Ou que, face à la mort d’un proche, je me suis montrée incrédule. J’ai manqué d’émotions, je les ai refoulées. Quand mon grand-père est mort, je l’ai bien regardé. J’ai eu une impression minérale. Pas de communication. Pas d’effusion. Pas de tristesse visible.»
Sophie Marceau rit beaucoup et c’est un rire qui fuse. Elle ne fait pas de mines. Elle s’enthousiasme. Pour «Saraband», le dernier film de Bergman, par exemple. Elle s’apprête à visionner «L’Argent», car elle a acheté le coffret Bresson. «Je ne suis pas une cinéphile, je suis une autodidacte. Apprendre toute seule me rend laborieuse et lente. Après “La Boum”, je ne suis pas parvenue à continuer l’école plus de deux ans. J’ai quitté le collège à 15 ans et, souvent, cette absence de formation me manque. Bon, je sais articuler des phrases.» Des femmes passent, elles parlent polonais. «Et je sais parler polonais. Moins bien que mon fils.»
Elle raconte l’après-«Boum». Dit que c’était une période difficile, que le succès a tout fait «frictionner», que, au lieu de la rapprocher des autres, elle «n’en faisait plus partie». Mais que ça se renverse aujourd’hui, où elle a l’impression de faire partie de la vie des gens. Que, très vite, sans être encore une adulte, elle vivait seule. Ses cachets étaient retenus, elle était donc sans argent. On s’étonne. «J’étais dans l’annuaire. Pendant quatre ans, je n’avais pas d’agent. Je ne savais rien de la vie, et j’avais en même temps cette nouvelle Sophie Marceau à gérer.» Elle dit: «Le monde s’est ouvert en grand. En très grand, d’un seul coup. Moi qui n’avais jamais voyagé, j’ai fait le tour de la planète, découvert le Japon.» Et puis... «Et puis Zorro est arrivé.» Elle sourit. «Je me suis remise dans un contexte familial, lorsque j’ai rencontré Andrzej Zulawski. C’est une relation longue, dix-huit ans, qui m’a construite.» Elle remarque: «Ma vie a passé très vite, alors que tout ce que je fais me demande énormément de temps.» Elle parle de Juliette, sa fille de 3 ans, qui entre en maternelle. De son fils de 10 ans, Vincent. De son désir que ce ne soit pas trop compliqué pour eux d’avoir une mère actrice. Elle aimerait leur transmettre la persévérance et l’attention aux autres. L’attention même aux oursins. «L’autre jour, on était chez des amis qui voulaient manger des oursins. On a commencé à se disputer. Les enfants ne voulaient pas, c’est si petit. On les a remis à l’eau. Et on les a sauvés !»
Elle dit que, enfant, elle n’avait pas d’idole, alors qu’elle en était déjà une pour beaucoup. Qu’elle n’a pas de bonne fée. Lance les noms d’Audrey Hepburn et de Bette Davis. Mais l’une des comédiennes qu’elle admire le plus, c’est Liv Ullmann. Elle s’exclame. Reparle de «Saraband» avec fraîcheur. Sophie Marceau est un mystère. Elle semble ouverte à toutes les découvertes et, surtout, à l’éclectisme. Dépourvue absolument de snobisme. Sa filmographie apparaît plus univoque qu’elle. «Le cinéma compte énormément dans ma vie, mais je ne vais pas passer mon temps à joindre des cinéastes. Je n’ai pas tellement envie de m’agiter.»
De toute façon, nous fait-elle croire, elle ne connaît pas très bien les films dans lesquels elle joue, car elle ne les voit qu’une fois. «Il faut toujours attendre une bonne décennie pour que le regard soit juste. Sinon, on ne regarde que soi, ses défauts.» Il y a peu, elle a revu à la télé «Braveheart», de Mel Gibson: «Entre mes certitudes et ce qu’était le film, il y avait précipice. Même mon intervention était complètement différente de ce que je croyais avoir joué.» Elle ajoute: «Un film, c’est comme un coup de poker. On ne sait jamais si ce qu’on va voir ressemble au film qu’on a tourné.»
Elle a aimé le tournage d’«A ce soir», où il faisait froid, où l’eau était si présente, et Laure Duthilleul, vigilante à faire apparaître la vivacité et la maturité de Sophie Marceau. Tirant un trait sur les personnages de victime en nuisette. Sur ce tournage, Laure Duthilleul travaillait sans combo, cette petite caméra où acteurs, cinéastes, techniciens viennent chacun vérifier que la scène qu’ils ont tournée leur convient. La cinéaste avait aussi demandé à l’actrice de ne pas visionner les rushes. «J’étais donc obligée de lui faire confiance, ce qui est beaucoup mieux.» Contrôler l’image fatigue d’avance Sophie Marceau. «Ça me prendrait toute la vie et ne me donnerait aucune satisfaction!»
Elle est en train d’écrire un scénario — «qui pèse des tonnes, avec toutes les indications». Elle s’y est attelée au mois d’août, qu’elle a passé en partie dans sa banlieue chic. On s’inquiète pour elle: «Comment faites-vous quand vous avez six litres de lait à acheter ?» Et la voici qui détaille tous les Franprix de Paris. Et qui nous donne l’adresse de la meilleure boucherie de France, à cinq minutes de chez elle.
ANNE DIATKINE



SOPHIE MARCEAU VUE PAR... LAURE DUTHILLEUL Réalisatrice d’«A ce soir ».

«SON CORPS EST UN THÉÂTRE.»

« Je cherchais une actrice qui sache marcher. Qui sache marcher sans que ce soit une perte pour le film, c’est-à-dire un simple moment utilitaire pour l’histoire et d’ennui pour le spectateur. Une actrice qui montre quelque chose de son personnage lorsqu’elle se déplace. Je cherchais une actrice vraisemblable en tant qu’infirmière et en tant que mère, sans jamais être niaise. Une actrice à l’aise lorsqu’elle conduit un pick-up. Qui montre sa colère sans exploser, et la tristesse sans les larmes. Il fallait que la base du film soit incontestable, puisque toutes les situations sont décalées et étranges. Bref, il me fallait une actrice physique, qui joue avec tout son corps, et pas seulement avec son visage. C’était évident: Sophie Marceau était idéale pour catalyser cette énergie. En même temps, il ne fallait pas rêver. “A ce soir” est un premier film avec un petit budget, il y avait très peu de chance que la star accepte et même prenne en compte ma proposition. J’ai donné à lire mon scénario à Dominique Besnehard et à Margot Capelier. Chacun m’a dit: “Ça va te sembler très étrange, mais le rôle féminin est pour Sophie Marceau.” Pas si étrange que ça. J’y avais pensé. Sur Sophie, j’ignorais tout. J’avais une vague idée de sa filmographie, j’avais vu quelques films d’Andrzej Zulawski, et “Police”, de Pialat. Mais je n’avais aucun a priori sur le genre de fille qu’elle est. La seule chose dont j’étais certaine, c’est que, lorsqu’elle surgit dans un bout de film à la télé, je suis accrochée, même si le film est nul. Si elle est à cheval, elle semble avoir fait de l’équitation toute sa vie. C’est une présence. J’avais vu aussi le propre film de Sophie Marceau, celui qu’elle a réalisé, “Parlez-moi d’amour”, et, à force de le voir et de le revoir, je me suis dit encore plus que mon film était fait pour elle. Mais, dans le milieu du cinéma, on cloisonne beaucoup. Ça semblait incongru de faire un film d’auteur à petit budget avec Sophie Marceau. Ou alors, ce n’était plus un film d’auteur. On m’a un peu cassé les pieds sur le fait que la présence d’une star populaire transformait forcément mon projet.
Lorsqu’elle a eu le scénario, elle m’a donné sa réponse très vite. C’était oui. Elle voulait faire le film, ce film-là. Elle ne me demandait pas de réécrire son personnage. Elle n’a pas tergiversé, ne m’a pas fait lanterner. Elle savait que c’était un premier film, mais ça n’avait pas l’air de lui faire peur. Peut-être parce qu’elle venait d’en réaliser un, ce qui démytifie beaucoup la nécessité de l’expérience. 
Elle a juste dit: “J’ai compris que tu as ton film dans la tête.” Même en ayant son nom en tête d’affiche, j’ai mis longtemps à trouver un financement. Mais c’est grâce à elle que je l’ai trouvé.
On travaillait dans un petit village perdu, dans les Landes, à une heure de Bordeaux, en décembre et janvier. Comme il n’y avait pas d’hôtel, la production lui avait loué une maison. Elle venait au volant de sa voiture. Toujours à l’heure. Une des raisons pour lesquelles les acteurs ont un chauffeur, c’est que, fatalement, ils finissent par être en retard, qu’ils se perdent, qu’ils ont des accidents. On les envisage comme des êtres devant être assistés, et ils acceptent en général très bien cette prise en charge. Mais Sophie est adulte et fiable. Aucun risque qu’elle soit en retard. Pas besoin d’être choyée comme une enfant. Des enfants, il y en avait déjà sur le tournage!
On a d’abord dessiné une silhouette. Jupe rouge, collant à trou-trous. Pas question qu’elle soit en pull et blue jean, il fallait une tenue qui sorte légèrement de l’ordinaire. C’est un vrai théâtre que le corps de Sophie. Il s’y passe des choses des pieds à la tête. Comme le film est sur la séparation physique, plus que sur la perte et le deuil, j’étais heureuse d’avoir une actrice qui investisse ainsi son corps. Le personnage est un peu braque, en colère, et sa tristesse se manifeste par une agitation physique et un regard. Comme dit une vieille dame dans le film: “La mort, c’est l’usure de la vieillesse.” Sauf que son mari, qui meurt, n’est pas vieux. Et elle lui en veut de mourir brutalement, sans qu’ils aient eu le temps de vivre leurs désaccords. Un des fils conducteurs du film, c’est: comment se sépare-t-on lorsque l’autre meurt avant? 
C’était une grande tension de ne pas trahir Sophie. De ne pas la laisser tomber dans des facilités d’actrice. Il suffisait d’un mot, et elle se reprenait, fabriquait sa propre alchimie. Derrière ses habitudes, il y a toujours autre chose à atteindre.
Le film a été vu en Russie, en Guadeloupe, il arrive sur les écrans lourd d’un long périple. Des Guadeloupéens m’ont dit qu’ils avaient déjà vécu cette histoire de cercueil que les enfants remplissent de menus objets appartenant au mort. Je ne sais pas si je connais mieux Sophie, mais je sais que j’ai envie de retravailler avec elle, d’écrire pour elle.»