ELLE n°2131 - 10 nov. 1986
SOPHIE MARCEAU
ADIEU L'ADOLESCENCE
Avec «L'Amour braque», elle cessait d'être une enfant. Avec «Descente aux enfers», elle devient une femme épanouie. Elle est décidément bien loin la gamine de «La Boum».
Il y a huit mois, vous ne m’auriez pas fait quitter ma paire de baskets.» Eh oui, mais les temps changent et les jeunes filles aussi. Sophie Marceau, alias Vic, la gamine de «La Boum 1» et «2», l’héroïne des teen-agers a vécu. Finies les dégaines de lycéenne sécheuse de cours, les sweat-shirts de joueuse de base-ball, les tenues de jogging, les blousons de cuir style «Police» de Maurice Pialat, les allures de paumée. Une Sophie Marceau nouvelle manière est à l’affiche avec «Descente aux enfers», le dernier long métrage de Francis Girod. Filmé à Port-au-Prince à Haïti, ce thriller psychologique met en scène un couple déchiré, Claude Brasseur, Sophie Marceau, un écrivain et une apprentie graphologue, confronté à un crime sordide. Peinture de mœurs exotiques, scénario ensorcelant, vaguement vaudou, adapté d’un roman noir de David Goodis, «Descente aux enfers» est d’abord l’occasion de découvrir une actrice en pleine métamorphose.
Après «L’Amour braque» d’Andrzej Zulawski où Sophie Marceau cessait d’être une enfant, c’est sous les tropiques qu’elle devient définitivement une femme. A la voir dans sa baignoire ou nue sur une plage ou bien encore moulée dans des tailleurs ultra-chic, on applaudit à la mutation. Sophie Marceau, à 20 ans, prendrait-elle un réel virage?
D’après vous quelle est votre image dans le public ?
SOPHIE MARCEAU. Une image perturbée. Aujourd’hui, on ne sait plus très bien comment m’aborder. Les metteurs en scène ne savent plus trop qui je suis, alors ils cherchent à nouveau à me séduire. Nos rapports sont plus intéressants. A l’époque de «La Boum», c’était simple. Pour tout le monde, j’étais Vic, l’héroïne du film. Les gens étaient gentils, mais familiers. J’étais leur copine, presque leur petite fille. Le résultat c’est que j’ai commencé à susciter l’hostilité. On me passait des savons, comme si j’étais une gamine essentiellement occupée à draguer dans les surprises-parties. C’était terrible. Quand vous appartenez aux autres, ils peuvent vous jeter comme un mouchoir. Cela c’est fini.
Pourquoi ?
Parce que j’ai franchi un cap. J’ai mûri. A 16 ans, je n’étais pas crédible, j’étais encore une jeune pucelle, mais à 20 ans, je peux enfin jouer les rôles de femme. C’est ce qu’ont bien compris Francis Girod et Jean-Loup Dabadie. Dans «Descente aux enfers», Lola, mon personnage, est à l’image de ce que je suis dans la vie. Il est l’émanation de mon changement d’attitude. Au début du film, je suis une gamine froide, solitaire, qui n’aime pas son mari. Bien sûr, je peux être voluptueuse, sournoise, maligne, mais malgré moi je retombe dans les gamineries. Puis, peu à peu, et tandis que Claude Brasseur s’enfonce dans le drame, Lola devient femme. Elle s’habille, devient sexy, farouche. Dans le livre, Lola avait 40 ans. Jean-Loup Dabadie voulait qu’elle en ait 25. En fait, au début du film j’en parais 16 et à la fin, j’en fais 25.
C’est un film policier ou une intrigue psychologique ?
En vérité, je n’ai jamais lu de «polar» de ma vie. Ce qui m’intéressait dans le scénario, c’étaient les rapports entre Lola et son mari. Le fait qu’elle devienne femme à mesure qu’il sombre dans l’immaturité. Voilà pourquoi ce rôle est peut être le premier rôle véritablement féminin que l’on me demande d’interpréter. Dans «L’Amour braque» je jouais les femmes-putes, dans «Police» les filles faciles un peu vulgaires. Cette fois je suis une femme avec tous ses mystères, un peu à l’image des actrices des années 50/60, naïve comme une enfant mais secrète comme une femme. C’est un rôle qui me plaît, parce que je porte des jupes, des bas, je me maquille.
Pourquoi Francis Girod vous a-t-il choisie ?
Nous nous étions rencontrés avec Jean-Loup Dabadie au jury du Festival du film policier de Cognac. Depuis, nous voulions travailler ensemble. Girod était excité à l’idée de mettre en scène le père et la fille de «La Boum» en situation de mari et femme. Cela ne nous a pas posé de problème ni à Claude Brasseur ni à moi. Car, dans la vie, nous ne sommes ni mariés ni de la même famille. Nous sommes des acteurs avant tout.
Comment s’est déroulé le tournage ?
Nous sommes restés 7 semaines à Haïti. Et ce fut dur, parce que là-bas les choses sont brutales. La mort, la faim nous entouraient et généraient un malaise permanent. Mais ces gens sont si généreux, si dignes malgré leur misère que nous en étions bouleversés. Et puis il y a le charme des tropiques. On parle plus lentement, on marche plus mollement. On est plus conscient de son corps.
Comment avez-vous vécu la fin du tournage ?
Mal. Faire un film, c’est vivre en vase clos, assisté du matin au soir. Beaucoup d’acteurs sortent d’un tournage en état de manque. Alors, ils sombrent dans l’alcool ou la drogue. Ils cherchent à enchaîner film sur film. C’est absurde: tourner, cela vous vide. Il faut reprendre des forces, vivre. Et si l’on se nourrit seulement de films, on se nourrit mal.
Songez-vous au théâtre ?
Aujourd’hui tout le monde en fait. Moi je n’en ai aucune expérience. J’aimerais tenter ma chance. Si cela marchait, je crois que je laisserais le cinéma de côté. D’abord parce qu’au théâtre on a de l’espace. J’ai horreur de tourner en studio. Et puis, le cinéma c’est bien plus maso: il faut penser la psychologie des personnages, même lorsque l’on tourne les scènes dans le désordre. C’est maso mais jouissif. Au cinéma finalement on ne fait que des performances. Je crois que c’est un art plus difficile que le théâtre.
Et vos projets à l’écran ?
Je lis quatre scénarios par semaine sans résultat. Tout cela manque d’histoire. Non, ce que je désire c’est tourner la Jeanne d’Arc de Zulawski. Andrzej a quasiment terminé l’écriture du scénario.
Et sans parti pris c’est très bien. Petite je n’ai jamais eu d’idole, je vivais à la campagne, j’avais des jeux de garçons. Mais Jeanne d’Arc, cela me plairait bien. D’abord parce qu’elle est jeune, 18 ans, et puis elle a un caractère de chien, elle a toujours le dernier mot. D’ailleurs dans «L’Amour braque» j’étais déjà coiffée à la Jeanne d’Arc, c’est-à-dire à la Louise Brook.
Et avec qui aimeriez-vous tourner ?
Michael Cimino. Et puis Jean-Jacques Beineix, Tacchella dont j’ai adoré «Escalier C», Renucci y était formidable. Et encore Rouffiot ou Rappeneau et même Pialat pourquoi pas. J’ai surtout envie de rire.
Propos recueillis par Philippe Tretiack
