Elle n°2361 du 8 Avril 1991
On connaît l'actrice, on découvre le peintre
Elle triomphe tous les soirs au théâtre, va bientôt être à l'affiche dans un film d'Arcady, mais c'est derrière son chevalet qu'elle se donne à sa passion secrète. Pour la première fois, elle ouvre les portes de son atelier et confie ses émotions de peintre à Philippe Trétiack.
Qu'une actrice veuille se faire une toile, voilà qui n'est pas si fréquent. L'habitude veut que les acteurs aient horreur de se voir à l'écran. Ils évitent les salles obscures, déprogramment leur magnétoscope dès qu'ils le peuvent, ils disparaissent vers leur retraite, loin de Paris et de tous ceux qui les traquent. Sophie Marceau n'échappe pas à la règle. Surtout quand la période est agitée. Qu'on en juge. Alors qu'elle triomphe encore chaque soir au théâtre dans Eurydice, de Jean Anouilh, avec Lambert Wilson, elle sera le 10 avril à l'affiche de Pour Sacha d'Alexandre Arcady avec Richard Berry. Et ce n'est pas tout. On attend avec impatience La Note bleue d'Andrzej Zulawski, dont elle partage la vie. Là, elle retrouvera le metteur en scene qui, avec L'Amour braque, lui avait déjà servi un rôle sur mesure. Cette fois, elle sera
Solange, la fille de George Sand, l'écrivain, la maîtresse de Frédéric Chopin. Ainsi, Sophie Marceau enchaîne duo sur les planches, passion à l'écran sur fond de guerre des Six-Jours et romantisme XIXe siècle. Rude période où plus d'un journaliste rêve de coincer l'actrice prodige. 24 ans, treize films en dix années de carrière. On voit d'ici le tableau. Justement. C'est là qu'on veut en venir. Quand Sophie Marteau délaisse costumes et maquillage, elle prend des couleurs à même le tube. Car elle a un amour secret : la peinture. Mais, modeste, refuse de se comparer à ceux dont les oeuvres ornent ses murs. Sophie Marceau peintre et collectionneuse. Chez elle, dans le Marais, ou dans sa maison de campagne, elle s'est entourée de tout ce qui peut favoriser son inspiration. Tapis, châles, divan fleuri et toiles de jeunes artistes contemporains glanées dans les galeries. Au hasard des coups de coeur ou dans des biennales à l'étranger. Des toiles de tous pays. Et puis, ici ou là, les siennes. On connaissais l'artiste de cinéma, on decouvre le peintre.
SOPHIE MARCEAU. Je ne suis pas un vrai peintre. Pour moi un vrai peintre, c'est un artiste qui peut vivre dans la misère, qui, surtout, travaille avec ses pinceaux huit heures par jour. Moi, ça ne m'arrive jamais. Je ne m'exprime pas encore par la peinture. Je l'aime, c'est tout. Je vais dans les musées, les galeries, je lis énormément de livres d'art. J'ai des toiles d'un peintre yougoslave dont un triptyque d'une très grande violence, réalisé à la mort de son maître, Salvador Dali. Il habite dans une HLM et peint sur sa terrasse. Il est un peu fou. Voilà un véritable artiste. Moi, ma peinture, je peux au mieux en parler avec mon coeur.
Vous êtes aussi une collectionneuse ?
Pas du tout. J'ai seulement besoin de regarder des tableaux. Les murs blancs me dépriment. Mais un vrai collectionneur achète, revend. Moi, j'en suis incapable. Une fois que c'est à moi, ça le reste ! Mais je suis attentive à ce que j'achète. Cela ne doit pas seulement me séduire sur l'instant, je veux que cela me plaise toute la vie.
Comment expliquez-vous cet attrait pour la peinture ?
S.M. Je crois que nous, les acteurs, avons un complexe : nous ne sommes que des interprètes, sans cesse au service d'un texte. Alors, nous cherchons à créer à notre tour.
Comment peignez-vous ?
Je suis quelqu'un de très paisible. Je manque de fantaisie, je suis trop terrienne, classique. Pour moi, un peintre doit être égoïste (je dis cela sans la moindre connotation péjorative). Pour lui, seule doit importer sa peinture. II a sa vision et elle seule compte. Moi, je suis vulnérable. Je cherche toujours à plaire. Si je discute avec quelqu'un, j'écoute ses arguments et, tout de suite, je prends fait et cause pour ses intérêts, souvent au détriment des miens. Je me fais souvent avoir, parce que je suis comme ça. Je n'ose pas. C'est mon grand drame J'ai beaucoup de mal à me fâcher avec quelqu'un. Des fois, je me dis "Mais enfin, pourquoi est-ce que je me retiens de dire ce que le pense !" Et pourtant rien n'y fait, c'est la petite banlieusarde qui refait surface!

Que peignez-vous ?
J'ai débuté très scolairement par des natures mortes. Puis, je me suis mise à peindre à partir de photographies. J'ai fait toute une série de portraits d'écrivains (Kafka, Faulkner, Dostoïevski...) peints ou dessinés. II y en a certains dont je n'avais pas encore lu les oeuvres comme James Joyce. Je l'ai peint avec des lunettes. Je lui ai fais des yeux d'aveugle, par volonté et par inexpérience. Ce n'est qu'ensuite que j'ai appris qu'à la fin de sa vie il ne voyait plus.
Quels sont vos projets de peintre ?
J'ai l'intention de m'aménager un véritable atelier. Alors, peut-être pourrais-je m'affronter à de grandes toiles. Je voudrais jouir de ce côté physique de la peinture : se faire des tâches, peindre avec les mains, bouger son corps. Comme Nick Nolte dans le petit film réalisé par Martin Scorsese pour New York Stories. Retrouver le plaisir que j'avais au début en montant sur scène. A l'époque, je sentais que j'avais la possibilité de devenir une actrice, aujourd'hui je sens cette potentialité vis- à-vis de la peinture.
Mais, pour être un grand peintre, il faut vraiment du talent. Vous savez, je suis presque gênée que l'on parle de moi comme d'un peintre. Il y a tellement de bons, de vrais artistes qui ne demanderaient qu'une chose, rencontrer le public.
Ph. T.
