Sophie Marceau, belle à faire peur, reprend au cinéma le rôle mythique de «Belphégor». Débardeur (Dries Van Noten). Maquillage Brigitte Hymans. Coiffure Marion Anée. Stylisme Claire Dupont. Photo Kate Barry/H & K.ELLE n°2883, 2 avril 2001



ELLE EST BELPHÉGOR AU CINÉMA
Sophie es-tu là ?

Sophie Marceau reprend le rôle mythique du fantôme incarné naguère par Juliette Gréco. Elle a accepté de jouer le jeu d’une interview pas comme les autres, un matin, dans un salon de l’hôtel Raphaël. Par Sophie Fontanel. Photos Kate Barry.

On ne connaît qu’elle. D’ailleurs, pour être tout à fait franche, je comptais faire ce portrait sans la voir. Sophie Marceau sa frange, son grand front bombé, sa moue, son humour, son Zulawski, son Vincent. Sa tête dans «Gala». J’aurais rappelé qu’elle avait commencé dans «La Boum», tout ça. Que la rencontre avec Zulawski avait été décisive. Là, j’aurais glissé deux trois phrases comme quoi le Zulawski, ça ne devait pas être de la tarte. Et, enfin, j’aurais abordé ce moment crucial, Cannes, il y a deux ans, où ses dieux sont tombés sur la tête, et on aurait senti comme une compassion de son côté, mais avec un léger recul sans lequel le journaliste n’est pas le journaliste.
Sauf que me voici à l’hôtel Raphaël, et j’ai là, devant moi, une jeune femme extrêmement sympathique, vive, avec un beau regard franc, de toute évidence quelqu’un de bien, et si, déjà, j’arrivais à être à la hauteur, ce serait une bonne chose.
A la hauteur, je n’y suis pas encore. Je viens de m’entendre dire:
— J’ai vu votre film. J’ai bien ri.
Et encore, je me suis retenue de demander, comme à une copine:
— Est-ce qu’il est beau en vrai, Pierce Brosnan ?
Il était moins une. Je me suis souvenue qu’on n’était pas là pour parler du James Bond, sorti il y a deux ans. On est là pour «Belphégor».
Il me faut préciser que Sophie Marceau est l’héroïne d’une suite cinématographique du célèbre feuilleton télévisé «Belphégor» dans lequel jouait jadis Juliette Gréco. L’autre jour, j’étais à un dîner et on entendait brailler les ayatollahs de l’art: «Sophie Marceau, elle pourra jamais remplacer Juliette Gréco ! C’était trop génial Juliette Gréco !»
Après vérification, pas un seul autour de la table n’avait vu le «Belphégor» de Gréco. Ou plutôt, si, un, les yeux fermés, parce qu’il avait peur.
Ils me faisaient un peu pitié, tous, avec leur ironie pour une Marceau dont, personnellement, j’ai plusieurs fois imité la coupe de cheveux et que je trouve renversante. Qu’elle ait pataugé à Cannes, on s’en fiche. Robert Mitchum aussi avait pataugé à Cannes. En public, dans une piscine, où on dit qu’il n’était plus tout à fait lui-même. Qui s’en souvient ?
Et il y a deux jours, je suis allée voir cette suite de «Belphégor» dans ce bon état d’esprit, tranquillement, avec un Bounty dans la joue. Elle, la Sophie, elle était une fois de plus notre Sophie, avec presque un air de «La Boum», mais il ne faut pas le crier trop fort. Naturelle. On aurait dit qu’elle avait fait ça toute sa vie.
C’est sans doute que, justement: elle a fait ça toute sa vie. Cette fille a vingt ans de carrière derrière elle.
Vingt ans à se faire interviewer. A à peine 35 ans. Du coup, je demande:
— Qu’est-ce que vous vous dites, avant une interview?
C’est une question, je dirais, vague. Peut-être pas démente au niveau journalistique, mais qui a le mérite d’être prudente, et il faut l’être au début d’un entretien. Sinon, la vedette s’en va, et c’est vous qui réglez. Je vous rappelle qu’on est dans un palace.
Elle me répond ceci:
— Je me dis: «Au moins, essaie de faire des phrases courtes.» Je me dis l’inverse de ce qu’on apprend aux enfants, quand on leur explique: «On ne dit pas: j’aime, j’aime pas. On dit: ça n’a pas beaucoup de goût.» Eh bien, moi, surtout, je ne dois jamais tomber dans le piège, jamais m’expliquer pendant des heures. Ça tourne toujours mal. Quand on me demande: «Que pensez-vous du cinéma français ?», ça tourne mal, je ne dois pas me croire obligée de répondre.
Evidemment, le bazar sur le cinéma français, c’est une question que je voulais poser. Tant pis.
Elle continue:
— Quand on reprend ma carrière point par point, pareil. Ne pas s’étaler, ne pas se justifier. On ne me parle que du passé. Je ne veux plus en parler.
Ah ? Ça ne m’arrange pas non plus: j’avais une question sur «La Boum».
Elle continue:
— J’ai peur de ces interviews. Je les lis et je me trouve dure. Si c’était moi qui écrivais directement l’article, tout propos dur serait atténué. Parce que c’est comme ça que je suis dans la vie. Hésitante.
Moi, maternelle:
— Vous vous protégez.
Elle:
— Les gens ne comprennent pas qu’on se protège. Pourtant, il faut les voir perdre tout naturel, eux, dès qu’on braque un Caméscope sur leur visage, ne plus savoir quoi dire. Ils devraient plutôt me comprendre.
Je crois que c’est le moment de lui parler de son image. Ça marche toujours, ça, l’image.
J’ai bien étudié la sienne. Les photos sont belles, mais lisses. Elle offre toujours le même visage, comme on dit. Elle ne change pas. Et pourtant, chaque fois que «Paris Match» met Sophie Marceau en couverture (douze fois en tout, dont une fois pour l’anniversaire du 2 500e numéro), le journal s’extasie: «Elle a changé.»
Elle ne change pas. Ils se trompent. Elle s’impose, oui. Elle reste. C’est plutôt ça. La force de cette fille que, de toute manière, je ne sens pas faible. Picasso aussi portait les mêmes vêtements dès que les photographes rappliquaient.
Il faisait la même tête avec les yeux faussement colériques et rusés. Il prônait: «Ne laisser qu’une image.» C’est le cas de Sophie. La coiffure n’a pas bougé depuis des années.
— Je ne vois pas pourquoi j’aurais plusieurs looks, me dit-elle à ce sujet. Ça ne m’intéresse pas.
Comme je comptais lui demander un peu où elle s’habillait et comment elle soignait son look, on peut donc considérer que je l’ai dans le baba.
Ça va être coton pour les questions. On m’a dit, pour être précise: fais-la parler.
Elle me sourit. Elle lit peut-être dans les pensées.
Je cherche mes notes, avec mes fameuses questions qui tuent. Il apparaît qu’elles sont dans la voiture. J’avais bossé, pourtant. Je ne viens pas dans un salon de l’hôtel Raphaël, comme ça, le stylo derrière l’oreille. J’ai parlé avec des gens qui ont travaillé avec elle. Tous l’adorent, mais ils préfèrent ne pas être cités, parce qu’ils ne savent pas ce que je vais écrire, et on sent que la confiance ne règne pas, qu’ils protègent leur Sophie. A force de lire et d’entendre des choses, je me suis fait une idée d’elle: la fille a l’esprit ouvert, elle est dégourdie, pas bêcheuse, forte tête, attentionnée, comportement élégant. «Elle voit les autres», on m’a même dit. Là, d’ailleurs, elle me scrute.
Alors, j’enchaîne:
— Vous l’avez vu, «Belphégor»?
Non, mais c’est nul comme question ! Comment j’ai pu poser une question pareille ?
Et elle, vraiment très sympathique, qui me répond:
— Je l’ai vu deux fois. L’une des fois, il y avait du monde dans la salle et j’ai senti que les gens réagissaient bien, donc, je me suis glissée dans mon fauteuil et je me suis autorisée un peu de détente. Mais c’est quand même un coup de poing terrible.
Moi, tout de suite, le réflexe du scoop:
— Ah bon, un coup de poing, où ça ? Quel coup de poing ?
Elle:
— Je ne vois pas un film, je vois mon travail.
Ah... c’était ça, le coup de poing. Les lecteurs vont être déçus.
Elle:
- On a une idée de soi et, là, on voit ce que ça donne. On s’observe. On traque des cabotinages, des petites choses qu’on veut faire évoluer.
— Quoi, par exemple ?
Elle n’a pas très envie de répondre.
Elle me regarde. Je la regarde.
— C’est personnel, dit-elle.
Je la regarde.
Elle me regarde.
Elle ne baisse pas les yeux. Et même, elle les plisse.
— Oui, oui, c’est personnel, et ça vous appartient... dis-je (à regret, vous pouvez me croire).
Ça ferait pourtant un bon titre: «Les cabotinages de Sophie Marceau.» Pas très sympa, ne reposant sur aucune réalité, mais un bon titre.
Je demande, pour faire diversion:
— Quand vous jouez «Belphégor», on ne vous voit pas. Vous avez une armure et une cape. On ne distingue que vos yeux. Euh... ce sont les vôtres?
— Ils m’ont mis des lentilles. Vertes et jaunes, très proches de la couleur de mes yeux. C’était imperceptible, mais ça donne un air inquiétant.
— Et quand vous êtes dans la prison et que vous montez sur les murs, vous ne le faites pas vraiment, hein... c’est truqué?
Elle, sans doute amusée:
— Si, si, je monte vraiment sur les murs.
A ce stade de l’entretien, je me sens comme cet homme génial qui interviewe les stars dans l’émission «L’Actors Studio»sur Paris-Première, James Lipton, et je dis:
— Mais comment vous faites pour monter sur les murs ? Excusez-moi, mais ça m’intéresse plus que Cannes.
— Je suis tenue par des fils. Et après, on les efface de l’image. Elle ajoute:
— Mais les fils, c’est pas important. Ce qui compte, c’est ce qu’on exprime.
J’allais le dire.
Et puis, bon, de question en question, on en vient à parler de détails plus personnels. Elle me demande comment je vais, si je suis heureuse en amour, comment je vis le fait d’être journaliste.., non, je rêve, là. C’est plutôt moi qui louvoie, avec le plus de tact possible, vers des questions du domaine du privé.
Ça commence par des allusions à son fils, Vincent. Je demande comment elle «gère» le fait de parler tout le temps de son fils, dans les interviews.
— Je ne le montre pas. Je l’ai montré à sa naissance, parce que je trouvais logique de présenter mon petit.
Je trouve cette phrase extraordinaire.
— ... Et puis, une autre fois, dans «Match». Il y a eu un reportage en noir et blanc là-bas à Varsovie, pour montrer comment je vis. Sinon, je parle de lui, c’est vrai, mais on ne le voit pas. Il n’a pas choisi cette situation, il n’y a aucune raison de la lui imposer. Il ne connaît pas mes films. Une fois, il m’a vue dans un magazine. Il a dit : «Oh, t’es là !» A côté, il y avait une photo d’Isabelle Adjani. Il a dit: «Oh, et puis t’es là aussi... ah non, c’est pas toi. On dirait toi, mais en plus jeune !»
Je trouve cette phrase extraordinaire.
— ... Et de temps en temps, ça le prend, il se met à crier en public: «Ma maman, c’est Sophie Marceau !» Je lui fais «Chut !», mais il ne comprend pas, il me dit: «Les gens t’aiment bien !» Je dois alors lui expliquer que je préfère être discrète, mais que ça ne veut pas dire que j’ai honte.
Le moment est maintenant venu de parler du papa.
Lançons-nous:
— J’ai cette image d’Andrzej Zulawski comme de quelqu’un de difficile, de destructeur.
Et là, voulant dire quelque chose de simple, je prononce cette phrase:
— Comment pouvez-vous le supporter?
Voilà ce qui arrive quand on ne retourne pas sept fois sa langue dans sa bouche.
Elle:
— Ça n’est pas quelqu’un de déséquilibré. Il est surtout très provocateur.
Silence.
Et moi, possédée par le démon comme dans «Belphégor , d’en rajouter une couche:
— Vous entretenez avec cet homme des rapports de force.
Mais qui suis-je pour affirmer une chose pareille ? Je n’ai jamais vu cet homme.
Elle semble vraiment y réfléchir, elle pouffe même un peu de rire:
— Peut-être, ouais...
J’ai eu tort d’aller sur ce terrain. Ça ne me regarde pas. Ni moi, ni vous, ni personne.
Elle, prenant son souffle et décidée à parler une bonne fois:
— Ecoutez, ça ne me dérange pas.
— Ma question ?
— Le fait qu’Andrzej soit comme il est. J’ai fait plus de films que lui n’en a fait. J’ai donc appris à être plus souple. Ce qu’il est, ça me convient. Il met les gens à nu. Un acteur doit accepter ça. Il doit accepter de se laisser manipuler. Bien sûr, il faut que ça se passe dans la dignité. On doit savoir que, au fond, il y a du respect. Mais s’il y a ce respect, on peut aller très loin, se laisser démonter. Qu’est-ce que vous préférez, vivre persuadée que l’icône qu’on a fait de vous est solide ? Ou bien vous aventurer plus loin? Et si quelqu’un craque devant vous et, tout à coup, explose en vous disant des choses qu’il n’a jamais dites à personne parce que vous l’y avez poussé, c’est beau, en fin de compte, non ? Ils sont si rares, ces moments de vérité. Il faut être dérangé pour être ému. Qu’en pensez-vous?
Pour la question sur quelle crème de jour elle se met, je vais peut-être attendre un peu.
De toute manière, elle se lève. Je crois qu’on a fini. Elle a deux heures à tuer et elle s’en va voir «Sous le sable». On sort, elle me montre un petit bolide cabriolet à 300 000 F garé devant l’hôtel:
— Elle est pas mal, votre voiture, me dit-elle.
C’est qu’elle aurait de l’humour, en plus. 
S.F.


« DE TEMPS EN TEMPS, MON FILS VINCENT SE MET Â CRIER EN PUBLIC: “MA MAMAN, C’EST SOPHIE MARCEAU !” JE DOIS LUI EXPLIQUER QUE JE PRÉFÈRE ÊTRE DISCRÈTE, MAIS QUE ÇA NE VEUT PAS DIRE QUE J’AI HONTE.»