ELLE n°2919, 10 décembre 2001
Elle réalise «Parlez-moi d'amour»
SOPHIE MARCEAU
TOURNE BIEN
Elle a déserté la lumière des projecteurs pour mettre en scène Judith Godrèche et Niels Arestrup. Mais, devant ou derrière la caméra, elle joue toujours aussi bien de son talent. Reportage.
Il est dix heures du matin et Sophie Marceau est déjà sur le plateau de son film depuis deux bonnes heures. SON film. Car «Parlez-moi d’amour» est son premier long-métrage en tant que réalisatrice. Elle a déjà tourné, il y a cinq ans, «L’Aube à l’envers», un court-métrage remarqué. On dirait qu’elle a fait ça toute sa vie, Sophie; que diriger les acteurs est, chez elle, une seconde nature; que les mots «Action» ou «Moteur», qu’elle prononce d’une voix haute et ferme, font partie depuis toujours de son vocabulaire. Il est vrai que cela fait vingt-deux ans qu’elle vit et respire par et pour le cinéma, vingt-deux ans qu’elle fait l’actrice, sous la direction des plus grands. Cela suffit-il pour autant à lui donner l’aisance d’une vieille routière de la caméra? Il semble que oui. Au dire de son entourage, elle impressionne ses techniciens par son assurance et son perfectionnisme, et fait le bonheur de ses producteurs par son obsession à respecter les délais impartis.
La scène du jour se passe dans un grand appartement redécoré «bobo» — meubles de brocante, kilims au sol et bouquins partout —, censé abriter une famille avec trois enfants, dont les parents sont joués par Judith Godrèche et Niels Arestrup. Pas trop déco, plutôt vivant et chaleureux dans son désordre volontaire, c’est le lieu d’un homme et d’une femme qui ont vécu longtemps ensemble et qui se séparent dans la douleur. Justement, on tourne la rupture. C’est le matin. Niels Arestrup en imper noir s’en va, il a préparé ses valises et Judith Godrèche, mignonne et fine, les cheveux mouillés et le regard triste, lui donne la réplique en arrosant ses plantes. «J’ai répété ce texte au restaurant avec mon mari (Dany Boon), explique Judith en riant à la maquilleuse, pendant une pause. Très inquiet, il n’arrêtait pas de dire aux gens autour de nous: “Non, non, elle ne me quitte pas, elle n’a pas d’amant, c’est juste du cinéma”...
Charmante, drôle et spontanée, cette Judith Godrèche, emmitouflée dans un gros pull, une écharpe autour du cou, à cause d’un rhume. On ne peut pas en dire autant de son partenaire, Niels Arestrup, fidèle à sa réputation d’ours mal léché jusqu’à la caricature. De plus en plus sombre et renfermé sur lui-même, il reste bougon dans son coin. Sophie, elle, est au four et au moulin, comprendre au combo (écran vidéo) et sur le plateau. Elle connaît le scénario par cœur — normal, c’est elle qui l’a écrit et réécrit jusqu’à ce que la petite musique des dialogues sonne le plus juste possible à son oreille — et elle rejoue chaque phrase, scande chaque mot avec les intonations qu’elle souhaite entendre. Elle a une gestuelle incroyable, bouge de tout son corps comme une danseuse, avec d’amples mouvements des mains. C’est fou ce qu’elle est grande et longue et fine
dans ce jean baggy délavé qu’elle porte ce jour-là. Son regard est mûr, concentré. Elle fait reprendre la scène dix fois, quinze fois, elle est
polie, prévenante, ne s’énerve pas quand l’un des acteurs trébuche sur son texte, conseille, mime, rassure, explique inlassablement. Elle dit souvent: «C’est pas mal, mais, là, c’est un “chouye” trop lent.» Et aussi: «On ne perd pas l’énergie», quand elle sent que ses comédiens se ramollissent. «Vous avez remarqué ? Elle dit tout le temps “sivouplaît”, pas “s’il vous plaît”. Ecrivez-le dans votre papier, c’est trop mignon», me souffle Judith Godrèche au cours de l’une des innombrables pauses.
Sophie et Judith, une vraie histoire d’amitié. Sur le plateau, la complicité est évidente. «Et même au-delà de ce qui ne se voit pas, raconte Judith un peu plus tard, pendant le déjeuner à la cantine (salade de crabe, lasagnes et crème brûlée). Nous avons toutes les deux commencé à 13 ans dans ce métier, toutes les deux habité les Etats-Unis, toutes les deux vécu très jeunes avec des hommes plus âgés. On ne s’était pas revues depuis cinq ans, depuis son court-métrage dans lequel j’ai tourné. J’ai adoré son scénario mais j’aurais accepté même sans l’avoir lu.» «Nous venons de deux milieux et de deux univers différents, explique Sophie, mais nous avons une expérience de vie en commun. Nous nous comprenons sur nos choix, sur les trucs humains.» «C’est émouvant de voir comment une actrice belle, talentueuse et intelligente en choisit une autre, reprend Judith. Il y a tellement de rivalités idiotes entre comédiennes. Je lui fais entièrement confiance. J’ai tendance à être très intériorisée dans mon jeu. Avec sa gestuelle, son côté très physique, Sophie fait sortir quelqu’un d’autre de moi-même. Elle est très précise dans tout ce qu’elle fait, elle est vraiment impressionnante.»
A table, Sophie dévore. Comme une sportive de haut niveau. «Le rythme des journées est très éprouvant. Ça doit aller vite. J’ai besoin de beaucoup bouger, de montrer, pour moi c’est de l’ordre du tactile, c’est comme s’y reprendre à plusieurs fois avant qu’un lit ne soit bien fait. L’énergie ? C’est vrai que j’en ai à revendre. Je le vois sur mon fils qui est hyper agité.» Réalisatrice, est-ce une évolution normale pour une actrice? «J’en avais envie depuis longtemps mais je n’avais pas d’histoire à raconter et puis j’étais pas mal occupée à jouer. J’ai écrit mon scénario dans mon coin, mon agent m’a encouragée à poursuivre, Alain Sarde mon producteur m’a fait confiance mais, une fois que c’était parti, je me suis retrouvée un peu seule. J’ai retravaillé le texte avec mon directeur de production. Pour le reste, j’y vais à l’instinct. Je ne me suis jamais intéressée à la technique mais je me suis rendu compte que je savais une foule de choses apprises sur les plateaux pendant les temps libres.» La conversation dévie sur les enfants. Judith constate que le métier d’actrice est compliqué quand on est mère, que les journées sont longues, qu’elle est épuisée en rentrant chez elle et qu’elle ne peut pas s’occuper comme elle le voudrait de Noé, son fils de 2 ans.
«Moi, je décompresse en rentrant, explique Sophie. J’oublie ma journée de travail sur le film. Avec mon fils (Vincent, 6 ans, dont le père est Andrzej Zulawski), on joue au bonhomme tout mou, je fais le guignol, on lit des livres, on rigole. Franchement, Judith, on est privilégiées. Je préfère ce métier à travailler toute la journée dans un bureau, mettre mon fils en courant le matin à l’école et le reprendre en courant le soir...»
Retour sur le plateau, pour filmer la même scène sous d’autres angles. Pendant la mise en place, Sophie se détend, plaisante. Sous son gros pull, elle porte un T-shirt de basket américain, avec Brad Pitt écrit dans le dos. Dans deux semaines, toute l’équipe filera à Barcelone tourner les dernières scènes. A l’origine, c’était New York qui était prévu mais les événements du 11 septembre en ont décidé autrement. «Le jour de l’attentat, on devait tourner au World Trade Center, deux heures après que les tours sont tombées. Je n’ai pas eu envie de rester là-bas après tous ces morts.»La caméra est prête, le décor aussi. Les acteurs retrouvent leurs marques. Répétitions, puis «Moteur», puis «Action». Silence, Sophie tourne bien.
MICHELE FITOUSSI