Femme n°63 - mars 1991
LA FEMME DU MOIS
SOPHIE MARCEAU,
L’AUDACE ET L’INNOCENCE
Regard bercé par la douceur, bouche gourmande, cheveux châtain clair presque désordonnés, Sophie Marceau trompe son monde. On l’attend en jeune comédienne fragile, introvertie, avançant à pas feutrés. Erreur ! Elle vous offre une force de vivre et une volonté étonnantes. Une innocence, aussi, qui attise son talent et charme ses rêves.
Pas de tension, ni d’angoisse chez elle, un calme et une sérénité lumineux. Bien décidée à montrer que ses choix sont réfléchis, elle empreinte les pas d’Eurydice, l’héroïne façonnée par Jean Anouilh. Une jeune fille à la recherche d’absolu qui sort à peine des beautés de l’enfance pour plonger dans les ténèbres de la vie.
Eurydice est la figure tragique du malentendu qui mène inéluctablement à la mort. Le monde que lui lègue les adultes ne l’intéresse pas, elle ne s’y reconnaît pas, elle en refuse les mensonges, les compromis. Rien ne peut la sauver du désespoir, pas même l’amour d’Orphée. «C’est une solitaire, dit Sophie Marceau. Elle n’a plus d’illusion. Sa pureté l’expose à la médiocrité de la vie. Elle voudrait naître pour Orphée, mais elle sait qu’il est trop tard. Elle a peur que ses souvenirs la rattrapent. Mais elle n’est pas assez égoïste pour se suicider, elle meurt par accident.»
Actuelle, Eurydice ? De toutes les jeunesses bien sûr et proche de celle d’aujourd’hui, en proie au même désarroi. C’est cela qui a touché et convaincu Sophie Marceau. «Je ne voulais pas me lancer pour la première fois dans un rôle classique, même si je trouve qu’il n’y a rien de plus beau que Racine, c’est tellement fort qu’on pourrait le chanter en rap. Enfant, je rêvais du théâtre comme d’une chose sacrée, d’un lyrisme effréné. Hélas, lorsque je suis allée au spectacle, je me suis toujours ennuyée à tel point que je voulais monter sur la scène plutôt que rester dans la salle.»
Elle a mis dix ans avant de le faire. Dix ans pendant lesquels elle n’a vu que le cinéma, jusqu’à satiété. «Je clos une décennie. J’étais devenue trop à l’aise, je connaissais trop de choses. Je n’étais plus assez égoïste. Je devais de nouveau me mettre en danger, tout reprendre à zéro.»
Lorsque Lambert Wilson, son partenaire dans “ Eurydice”, lui propose le rôle, elle réfléchit, Anouilh n’est pas l’auteur avec qui elle se sent le mieux: «Pas assez noir, mais le thème m’a fortement touchée. J’ai accepté. J’avais une telle envie d’entendre ma voix, de sentir mon corps en mouvement. C’est tellement beau une voix qui résonne dans une salle. Sur scène, on ose tout jusqu’à l’emphase et même l’excès. On s’amuse avec soi-même. Et il y a cette merveilleuse sensation de se laisser porter par le metteur en scène. Avec Georges Wilson, je deviens insouciante, libérée de tout, légère, prête à affronter toutes les tensions. Pour avoir de l’audace, il faut garder une âme d’enfant avec le désir de retrouver la plus grande naïveté.»
Ainsi aborde-t-elle “Eurydice ”, Sophie Marceau, avec l’innocence de celles pour qui le plaisir compte avant tout. «Je me fiche de ce que l’on pense de moi, j’ai simplement envie de me plaire, d’être satisfaite de moi. » Elle sait que le bonheur est toujours contagieux.
JEAN-LOUIS PINTE