Intimité n°1989 du 23.12.1983


Elle a fêté ses dix-sept ans le 17 novembre dernier, en tournant (au milieu d’une distribution prestigieuse: Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Philippe Noiret) les ultimes scènes du film d’Alain Corneau, Fort Saganne, qui devrait sortir prochainement sur les écrans. Elle, «la star», «l’héroïne de la boum génération»: Sophie Marceau. Avec ce troisième long métrage, le premier dont elle n’assume pas directement la vedette, l’ex-lycéenne de Gentilly opère un virage à 180°, en interprétant — nouveauté absolue dans sa toute jeune carrière — un rôle dramatique; «un rôle de vraie femme», et «en plus, un rôle en costume! ».

Une coqueluche en deux films

Deux films avaient suffi pour faire d’elle la coqueluche des 5-15 ans, la fille, la soeur, la copine idéale des années 1980. Deux films seulement: les deux exemplaires de La boum, concoctés par un Claude Pinoteau qui, en son temps, avait déjà révélé — en la personne d’Isabelle Adjani — une autre adolescente promise à la carrière que l’on sait.
Comme la jeune fille de La gifle, mais avec quelques années de moins et quelques sourires en plus, le personnage de Vic Beretton a tout de suite fait «tilt», recueillant en l’espace de six mois d’innombrables suffrages. Sur cetté rencontre magique avec un public qui n’est d’ailleurs pas seulement français, les chiffres sont éloquents: quatre millions et demi de spectateurs en France, onze millions à l’étranger, Allemagne, Autriche, Belgique, Suisse, etc. En Italie, le film a fait seize milliards de lires de recettes (l’un des records de l’histoire du cinéma italien, qui en compte pourtant bien d’autres) et presque autant au Japon où, en un rien de temps, le visage de Sophie est devenu pratiquement aussi connu que celui de Brigitte Bardot. Sans compter les deux millions de disques tirés de la bande originale... Et encore ne s’agit-il là que des statistiques concernant la première édition!
De cette rarissime conjonction entre un rôle et son interprète, Danièle Thompson, la très talentueuse scénariste du film (aussi l’auteur — entre autres — du script de L’as des as, pour Belmondo, et de la plupart des autres grands succès de Gérard Oury, son metteur en scène de père), parle mieux que personne.



Une demi-heure et on s’en va

« Lorsqu’il y a quelques années je gribouillais sur deux feuilles de papier l’esquisse d’une histoire qui allait devenir La boum, le nom de Vic m’apparut comme une evidence... Mais, ou était-elle ? Dans quelle ville de France, dans quelle école, quel cours de danse ou de piano? Tel le majordome du Prince Charmant armé de la pantoufle de vair oubliée par Cendrillon, Claude Pinoteau et moi nous nous mîmes à chercher celle dont le pied entrerait comme par enchantement... dans notre scénario.
« Il y eut sept cents essais, des hésitations, de nombreuses discussions, des illusions passagères, des coups de coeur éphémères... Mais, lorsque le visage de Sophie apparut enfin sur l’écran, ce fut en effet une sorte d’enchantement. C’était «elle» ! Une évidence absolue qui nous emplit d’une sérénité délicieuse: elle était belle mais vraie, sensuelle mais pure, gaie mais pudique, moderne mais romantique. Elle était simple, malicieuse, candide, enthousiaste et timide. Elle avait une qualité qui les dépassait toutes: un éclat extraordînaire... Et, pourtant, elle ressemblait à toutes les jeunes filles d’aujourd’hui. C’était Sophie, c’était Vic...
Récit que l’intéressée (ravie et pas paniquée une seconde par l’aventure) confirme à sa manière, en reprenant tout depuis le début: « A treize ans et demi, je cherchais du travail sur les marchés et dans les boulangeries, pour occuper mes week-ends et me faire un peu d’argent de poche... Un jour j’ai vu une annonce d’agence de mannequins dans un journal; des copines m’ont conseillé de me faire faire des photos. J’y suis allée avec maman: et là, j’ai payé cinq cents francs en me disant : « On verra bien. »
Pendant quatre mois, cet investissement ne fut suivi que du silence ( «J’ai cru que je m’étais faite avoir »)... Et puis: « Un autre jour, on me téléphone de la Gaumont International; j’y vais avec papa... J’ai eu une formidable chance... A la Gaumont, il y avait des mères plein les couloirs qui chaperonnaient leurs filles. Papa voulait s’en aller. Moi je dis: «Non. C était pas la peine de venir. On attend encore un peu, et si je passe pas dans une demi-heure, on s’en va...» Finalement on m’a appelée et filmée avec une caméra vidéo... Ce jour-là, on m’a demandé de revenir. Et alors je n’ai pas arrêté. Oh ! la la! qu’est-ce que j’ai pu revenir !»
Claude Pinoteau: « J’ai tout de suite été frappé par son sérieux, sa souplesse et sa disponibilité. Là où des gamines seraient maniérées, elle est sobre.»
Sobre et (contrairement à Isabelle Adjani qui, avant La gifle, avait déjà tourné plusieurs films et était même montée sur la scène de la Comédie-Française) vierge de toute expérience. Surveillée par des parents papa, camionneur, maman, démonstratrice dans un grand magasin, aujourd’hui gérants d’une brasserie
— qui n’avaient donné leur accord à un tournage d’été qu’à la condition expresse que «la petite» soit en forme pour la rentrée, Sophie Marceau allait crever l’écran...

En visite au Japon lors de la sortie de La boum n° 2, avec son partenaire Pierre Cosso. Un pari sur une longue carrière

J’ai eu souvent l’occasion de dire et de répéter à des jeunes gens (ou à leurs parents) venus me demander des conseils, à quel point il est difficile de réussir dans ce métier du spectacle; à quel point les miracles y sont rares, et, en tout cas, de courte durée. Là, pourtant, il faut bien reconnaître que le conte de fées est devenu réalité: après avoir rempli les salles de cinéma et fait la couverture des magazines (celle d’intimité, notamment) en devenant le symbole de toute une génération, il s’avère maintenant que la Cendrillon decouverte par Danièle Thompson et Claude Pinoteau a même une chance sérieuse de faire carrière.
César 1983 du meilleur espoir féminin, Sophie sera-t-elle demain l’une des grandes vedettes de l’écran ? Confirmera-t-elle ailleurs ses triomphaux succès dans La boum numéro un et sa suite? La réponse, bien sûr, appartient au public... Même si, pour cette belle plante d’un mètre soixante-dix, elle est déjà toute trouvée: « Je fais le métier que j’aime. Il représente toute ma vie... Quand on vient me chercher pour tourner, j’ai te coeur qui bat, je frissonne de bonheur, c’est formidable... Je ne peux plus me passer de ça.»
Hier, elle vivait ses premières amours (avec Pierre Cosso, son partenaire de La Boum n°2), décidait de prendre des leçons de danse et renonçait à passer son bac pour s’inscrire au cours Florent, dans la classe de Francis Huster. Aujourd’hui, si l’on évoque l’échec éventuel de son audacieux pari, Sophie vous regarde de ses yeux verts: « ... Je dis que je ne m’en relèverais pas. Ce serait comme si on coupait les mains d’un peintre. Je serais désorientée et prête meme à faire le parcours que je n’ai pas fait puisque j’ai tout de suite été premier rôle. »
Et pleine d’un solide bon sens: «C’est un cadeau empoisonné qu’on m’a fait de me mettre tout de suite au sommet ! Mais, pour l’instant, je vis un rêve éveillé... »
Sophie Marceau: l’image — rafraichissante par les temps qui courent — d’une jeunesse saine, gaie, équilibrée. Et positive.

MD.