La petite fille de «la Boum», sept ans et sept films plus tard, est devenue une femme. Après dix-huit mois sans faire de cinéma, elle revient à l'écran dans un film noir de Francis Girod, d'après un roman de David Goodis, adapté par Jean-Loup Dabadie, aux côtés de Claude Brasseur: «Descente aux enfers».
Elle na pas encore 20 ans — elle les aura le 17 novembre — et déjà tout un passé de cinéma. Le mot star la fait rire. « Qu’est-ce que cela signifie une star aujourd’hui ! » — mais comme elle, elle accorde ses interviews dans les bars des grands hôtels. Elle ne cache pas encore ses grands yeux verts — sa couleur préférée — derrière de grosses lunettes; ni ses cheveux bruns sous des chapeaux mais choisit le coin le plus retiré, d’où l’on peut voir sans être vue.
Il y a sept ans, dans «la Boum», Claude Brasseur était son père. Ils se retrouvent aujourd’hui dans «Descente aux enfers» mari et femme. Quel effet cela lui fait-il? «Nous sommes des acteurs. On aurait peut-être eu des problèmes si ça ne fonctionnait pas dans le film. Mais je suis femme aujourd’hui, et j’ai bien insisté pour avoir 20 ans dans le film — et non 25 comme le voulaient Dabadie et Girod.» Inutile, bien sûr, de me préciser qu’elle est aussi «lucide, responsable et décidée»; je l’avais, dès le début, réalisé.
Sept films en sept ans: ont-ils tous eu de l’importance? «Oui, parce que je les ai choisis moi-même. Mais cinq m’ont marquée tout particulièrement: “la Boum”, parce que c’était le premier, celui-là est irremplaçable. “Fort Saganne”, c’était la première fois que je partais pour l’étranger travailler et je voulais mettre toute mon âme dans ce film. “L’Amour braque” de Zulawski: cétait un tournant pour moi. Qu’importe que le film n’ait pas bien marché. J’ai tourné avec un metteur en scène exceptionnel. “Police”, malgré tout ce qui s’est passé avec Depardieu et Pialat, ce film a été un moment formidable de ma vie. Enfin, celui que je viens de terminer avec Francis Girod. Pour la première fois, j’ai vraiment eu le sentiment de travailler un scénario et un personnage, en n’utilisant ni mon instinct ni mon étourderie.»
Je la sens comme son personnage de Lola, «douce et dure», capable comme elle de «traverser le miroir» pour épouser la cause de l’homme qu’elle aime. Elle s’avoue méfiante, terrienne, mais surtout pas méchante, «la méchanceté me fait peur». Elle n’a que 20 ans, mais son discours est celui d’une adulte. «Je me sens libre et privilégiée. J’aime ma vie. J’aime mon métier. Même si je demande l’avis des autres, c’est toujours moi, et moi seule, qui prends la décision finale dans tous mes choix de vie, privée ou professionnelle.» Elle est dans sa période dévoreuse de livres. Elle s’est
établi des «plans d’attaque» et dévore Dostoïevski, Faulkner, Hemingway et Steinbeck. Dans six mois, elle passera à Stendhal. Les policiers? Elle n’en a jamais lu et n’est pas pressée. «Je crois qu’il faut lire des policiers quand on a tout lu.»
A la compagnie des gens de son âge, elle préfère celle des gens plus âgés. Elle n’aime pas les boîtes de nuit. D’ailleurs, elle n’aime la nuit que pour ses étoiles.
Elle préfère vivre le jour et adorerait se lever tous les matins à l’aube pour ne pas perdre un moment de la journée. Elle n’est pas sauvage, mais préfère la solitude, ou du moins une certaine forme de solitude. Elle a peu d’amis, «seulement des vrais». Elle va peu au théâtre, «car je préférerais être sur les planches. Malheureusement, on ne m’a encore jamais proposé un vrai rôle de théâtre.» Comment envisage-t-elle sa vie? «Je n’ai pas d’ambitions. J’aimerais pouvoir continuer à faire du cinéma, tourner avec des metteurs en scène comme Cimino et des acteurs comme Mickey Rourke ou Marcello Mastroianni. Il y a deux jours, je suis allée voir le film de Kazan, “Sur les quais”. Depuis, je ne pense plus qu’à Brando. Je suis sous le charme.»
Elle parle vite et bien, avoue une certaine timidité, mais il n’y paraît guère. Je la sens, comme elle le dit elle-même, très bien dans sa peau. Toute vêtue de noir, alors qu elle adore les couleurs, elle répond à toutes mes questions, l’œil clair et vigilant. Ses débuts, elle ne les oubliera jamais, et pourtant, en sept ans, il s’en est tant passé. Elle se sent à la fois adulte et enfant, a des rêves qu’elle veut garder secrets. « Quand j’étais petite, je ne connaissais pas l’inquiétude. Maintenant, je sais que tout est fragile et qu’il faut être très prudent! »
Que fait-elle de son argent ? Elle s’est acheté une maison à la campagne, «pas chère et pas loin», un appartementdans lequel elle passe beaucoup de temps.
Elle n’est pas dépensière, à l’exception d’une boulimie soudaine pour des robes et des chaussures à talons.
Elle est consciente et lucide. Elle sait que tout peut s’arrêter demain. Mais elle vit son métier avec flamme et passion et est capable de tous les sacrifices pour pouvoir continuer. Ses seuls mauvais souvenirs ont été des films qu’elle n’a pas aimé faire. Dans ce cas, pourquoi les avoir choisis? «Parce qu’au départ, on ne sait pas. Il faut vivre les choses pour les connaître.»
Mais elle ne regrette rien. Elle se donne du temps et de la réflexion pour choisir ses rôles et attend qu’un grand projet de Zulawski se concrétise: «Jeanne d’Arc», un rôle auquel elle aspire de toute son âme. Une âme qui revient d’une «Descente aux enfers» qui reste à ce jour un de ses plus beaux souvenirs de tournage, peut-être parce qu’enfin elle y montre un nouveau visage: celui d’une femme.
AGNÈS VINCENT