du 23 février 1991

MES RENDEZ-VOUS PAR HELENE DE TURCKHEIM


LE NOUVEAU DEFI DE SOPHIE
Il n’aura pas fallu moins de deux Wilson, Georges et Lambert, pour attirer Sophie Marceau sur les planches. Après treize films (en dix ans), à vingt-quatre ans elle se remet en question et cède à la magie du théâtre.

PHOTO ELIAS REALISEE DANS LES SUITES DE LA RESIDENCE MAXIMS. REALISATION CECILE MICHEL. MISE EN BEAUTE JOLANTA CEDRO. COIFFURE RENATO COMPOTA POUR MOD’S HAIR. ROBE KOOKAI. COLLANTS YOUTH FULL LEGS.Les plantes vertes ont poussé depuis ma dernière visite et donnent un petit air campagnard au musée Carnavalet qui s’encadre dans les fenêtres. Les plaids de cachemire sont toujours aussi douillets, le salon sentirait presque le thé russe et, dans son fauteuil de tapisserie, Sophie Marceau ressemble à une héroïne tchekhovienne. Grande jupe et petit gilet sur blouse paysanne et bottes, le teint hâlé encore par son récent séjour dans un kibboutz d’lsraël où elle tournait «Pour Sacha», le dernier film d’Arcady (sortie le 10 avril 1991), Eurydice — c’est le nom de son nouveau personnage — me parle de sa nouvelle passion, le théâtre et de sa découverte, fascinée, de la scène. Celle de l’OEuvre où elle a débuté le 12 février dans une pièce d’Anouilh, «Eurydice», justement. Débuts prestigieux puisqu’elle aura deux Wilson pour l’épauler: Lambert, comme partenaire et Georges comme metteur en scène et partenaire.

MULTIPLIER LES EXPERIENCES
Alors, Sophie, du théâtre comme tout le monde ? Parce que c’est la mode chez les vedettes de l’écran et chez les producteurs de théâtre en mal de spectateurs? Du théâtre parce que les rôles au cinéma deviennent décevants? Non et oui. Fatiguée du cinéma et des rôles qu’on lui propose oui, elle l’avoue. Exception faite de cette «Note bleue», signée Zulawski (sortie en mars) où elle a un petit rôle, la fille de George Sand, «mais c’est ce que j’ai fait de mieux à l’écran ».
Fatiguée de cet état de tension permanente que lui inflige un tournage: «Le cinéma me fait trop flipper. Dix secondes pour donner l’émotion, trois mois de décharges d’adrénaline quotidiennes, et ces longues attentes entre les prises qui ne vous reposent pas, au contraire. Et on n’a jamais le temps de faire de longues lectures sur un personnage, de travailler sa voix, son corps... Bien sûr, j’aime jouer, mais j’aurais aimé le faire de façon plus artisanale. Oui, j’aime le danger que représente chaque film. Mais avoir tout le temps l’impression de sauter dans l’eau froide... C’est épuisant.» Alors, dix ans ça suffit, comme on dit aujourd’hui? « Treize films entre quatorze et vingt-quatre ans: il fallait que j’essaye autre chose.» Peut-être de se remettre elle-même en question avant de mettre le cinéma en cause? «Comme on ne peut pas changer les autres, c’est vrai, autant travailler sur soi. Et mieux on se sent, plus libre on est dans ses gestes, dans sa tête, mieux on joue. »
Et le théâtre pour elle, c’est d’abord travailler de façon plus humaine. «Deux heures devant soi à chaque représentation, le temps de s’échauffer, de faire vivre une histoire, de faire évoluer son personnage. » Et puis il y a la magie des planches: «Quand je suis montée pour la première fois sur la scène, même si la salle était vide, c’était magique d’être là-haut, à la dominer. Grisant d’entendre sa voix s’exprimer. Au cinéma, c’est la caméra qui vient chercher l’émotion en nous, tandis que là, on la façonne.»

LE TEMPS DE FAIRE VIVRE UNE HISTOIRE
Ce qu’elle appelle «du vrai travail» et beaucoup de plaisir. «Peut-être que je me planterai, mais je me sens si bien. Je suis calme, je dors bien.» C’est simple, elle qui autrefois, lorsqu’elle allait féliciter des amis dans les coulisses, jugeait l’envers du décor sinistre, trouve ça maintenant sublime.
Un bonheur qu’elle doit à Lambert Wilson qui lui a fait découvrir cette pièce noire, alors qu’elle n’avait pas folle passion pour Anouilh: «Et puis en lisant j’ai été emballée par son côté moderne. Il y a là les questions que se posent les jeunes sur leur place dans un monde d’adultes où règnent la combine et la médiocrité.’) Et de rêver sur ce mythe du coup de foudre lié au mythe d’Orphée, sur la rencontre des deux héros épris de pureté, qui veulent sortir de leur milieu vulgaire et exhibitionniste tout en ayant du mal à se détacher de lui, sur cette recherche d’absolu qui les fait se rejoindre dans la mort. Sur ce personnage d’Eurydice qui, d’une certaine manière, ressemble à elle, Sophie la tourmentée, la batailleuse. «En plus exaltée que moi, tout de même !»
Travailler avec Wilson père, un autre bonheur: «Georges ne me connaissait pas comme actrice, mes films n’étaient pas son genre. Donc on est reparti de zéro et je me laisse guider par lui. Un homme formidable qui ne m’a pas engagée pour mettre un nom sur une affiche mais pour me communiquer un peu de son savoir. Un grand de notre profession qui a tout fait dans et pour le spectacle et qui pourtant n’a pas hésité depuis des semaines à m’aider en cherchant patiemment les déclics qui me feraient réagir. Ah, comme j’avais besoin d’insouciance !»
Pourtant elle ne peut s’empêcher de se sentir responsable par moments: et si elle n’était pas à la hauteur, et si des tas de gens allaient avoir des problèmes à cause d’elle? «Toujours mon côté chrétien-responsable, me fourrer dans la tête de fausses responsabilités. «Pas une raison pour avoir le trac: «Je suis impatiente que les représentations commencent et de voir jusqu’où je peux aller.»
Jusqu’à Racine peut-être ? «Et dire qu’en classe il m’ennuyait! Mais qu’y a-t-il de plus moderne que le rythme des alexandrins? On pourrait presque les déclamer en rap !...»

Hélène de Turckheim.