du 6 juillet 1996

Sophie Marceau: “Anna Karenine ? C’est moi ! ”

Sa frange courte lui donne un air de poupée fragile. Le visage d’une héroïne d’ombre et de lumière. Tous les matins, depuis deux mois, Sophie Marceau se glisse dans la peau d’Anna Karenine et se déplace dans les plus beaux palais des environs de Saint-Pétersbourg, sous la direction de Bernard Rose. «À vingt ans, j’ai lu l’histoire d’Anna Karenine et elle ne m’a plus quittée. Les femmes, j’en suis convaincue, vivent par cycles. Elles changent tous les mois et tous les dix ans. Me voici exactement au même âge qu’Anna ! Je me sens prête à l’incarner.» Beauté sophistiquée mariée à un haut dignitaire russe, strict et ennuyeux — interprété par James Fox —, Anna Karenine préférera s’élancer vers la passion tragique plutôt que de demeurer dans la frustration digne. Quelle femme ne regarderait pas deux fois le comte Vronski, alias Sean Bean, un physique de playboy plus slave que nature?
Sophie Marceau ne connaissait pas la Russie qui l’aimait déjà. Les jeunes Saint-Pétersbourgeois ont adoré «la Boum». Ils sont heureux de la voir jouer enfin un de leurs personnages nationaux. Katia, gardienne d’un musée proche du palais de l’Ermitage, est restée interloquée en apercevant la comédienne — « en personne ! » — vêtue d’une grande robe noire, le chignon vaporeux, au milieu des jardins du palais. «C’est exactement comme cela que j’imaginais Anna Karenine!» Les vêtements réalisés sur mesure et dans les plus belles matières déclinent leur bruissement coloré à travers les scènes. Anna apparaît en noir — sa couleur préférée — et, moins souvent, en bleu et en blanc. Sophie Marceau a son idée là-dessus : «Après quarante ans, une femme ne devrait plus porter de noir : il fragilise les traits et vieillit terriblement! Mais Anna arbore sa trentaine magnifiquement.»
Tous les matins, Sophie Marceau quitte le luxueux Nevski Palace où elle habite, et confie son fils Vincent, dix mois, à une gouvernante. «J’ai toujours été plutôt disciplinée, mais Vincent m’a rendue plus forte. Les enfants ont besoin de tellement d’énergie et d’attention qu’ils vous obligent à évoluer, à devenir vraiment réceptive. Les bébés apprennent si vite! Si nous pouvions apprendre autant en si peu de temps, nous serions tous des génies !» Andrzej Zulawski, le père de Vincent, suit l’évolution de son fils attentivement. Sophie se veut éclectique. Elle a été metteur en scène le temps d’un court-métrage qui a été montré à Cannes l’année dernière. Son premier roman, «Menteuse», vient de paraître chez Stock. «Je lui ai donné ce nom parce que j’y mens du début jusqu’à la fin ! Mais je ne veux pas trop analyser ce roman, je préfère qu’il parle pour lui-même. Écrire, c’est la chose la plus personnelle que j’ai faite jusqu’à maintenant.» Avec un sourire admiratif, Sophie mentionne le style d’écriture de Tolstoï qui facilite vraiment le travail des acteurs. «Lorsque Anna retourne vers le train, elle est “heureuse et effrayée”. Cela ressemble à une contradiction, mais pas du tout. Tolstoï savait utiliser les mots justes pour donner au lecteur le sentiment exact.» Quand Sophie abandonne Anna, il lui arrive d’aller se promener dans la ville. «Je regarde les visages et j’imagine leurs vies. Je suis sûre que cette ville est remplie de fantômes!» 

LÆTITIA D’ORNANO