du 23 mai 1998Lors d’une interview intimiste, Sophie Marceau nous parle de son dernier film, “Firelight”, dans lequel elle joue une mère porteuse qui devient la gouvernante de la famille adoptive de l’enfant. Photo Andrew Cordlan/Sygma.

Dans “Firelight”, superbe mélodrame réalisé par William Nicholson, Sophie Marceau joue une mère porteuse sur fond d’aristocratie anglaise. Pour ce rôle, elle évolue une fois de plus dans un costume XlXe. Avant de commencer le tournage d’un polar français, elle a confié à Lætitia d’Ornano tous les bonheurs de sa vie: son fils, Andrzej Zulawski, la Pologne.

les passions de Sophie

La porte à peine ouverte, Sophie Marceau se remet à arranger les bouquets de fleurs séchées dans le salon. Sa longue silhouette virevolte dans la pièce, féminine et colorée. «J’ai déménagé douze fois en dix ans et ces fleurs me suivent depuis des années», confie-t-elle. De son physique sensuel, plus beau au naturel qu’à l’écran, émanent énergie et gravité. Sous un pantalon gris, les lacets de ses baskets noires à semelle compensée répètent le mot «rebel» à l’infini. Ils courent dans la cuisine. «Voulez-vous un thé ou un jus de raisin?» Sophie est curieuse. «Les acteurs ne peuvent pas marcher dans la rue sans se mettre à la place des autres. Ils vivent quarante émotions à la minute.» Sophie est naturelle. «Le cinéma m’a permis de prendre des raccourcis. Je crois que, sans lui, j’aurais été encore plus compliquée!» Sophie aime la discussion. Dans un cadre, près de la fenêtre, son fils la regarde parler. «Vincent tient de moi et de son père; il émet des sons toute la journée!» Bilingue à deux ans et demi, le petit garçon aux yeux en amandes quitte rarement sa mère. «Avant, je n’avais pas l’instinct maternel. Mettre au monde Vincent a été comme ouvrir une nouvelle pièce; on regarde à l’intérieur et tout est à faire, à revoir, à découvrir.» Dans «Firelight», le dernier film du réalisateur anglais William Nicholson, Sophie interprète, pour la première fois, le rôle d’une mère. Au milieu du XIXe siècle, Élisabeth, une jeune fille suisse, accepte de porter l’enfant d’un aristocrate anglais en échange d’argent. Obligée de se séparer de sa fille dès sa naissance, pour ne plus jamais la revoir, elle rompt sa promesse, sept ans plus tard, et devient sa gouvernante. L’action, romantique et pleine d’émotion, se situe en Bretagne et dans un château austère, au sud de l’Angleterre.

Une beauté radieuse sensuelle, une énergie éclatante et une curiosité insatiable: Sophie Marceau est aussi confondante de naturel ! Faire du cinéma lui a permis d’ailleurs d’être moins compliquée.Pulpeuse sous son chignon tiré, l’actrice française joue en anglais face à Stephen Dillane, un talentueux comédien de théâtre d’outre-Manche. «Les Anglais commencent rarement leur phrases par “je”, ils parlent peu d’eux et possèdent une forme de politesse qui rend le contact facile.» Sur les tournages, elle aime observer les acteurs. «Chacun arrive avec son bagage, sa sensibilité, avant de se glisser dans la peau de son personnage. Nos visages expriment tellement de choses avant d’articuler le premier mot.» Face à cette histoire d’amour filial, Sophie se souvient de sa propre grossesse. «J’étais comme une reine! Pendant neuf mois, chaque matin, je me réveillais de la même humeur. Enceinte, on vit de l’essentiel.» Avec l’âge, elle se sent mieux dans son corps et dans sa peau. «À vingt ans, j’avais besoin d’être gourmande et je ne me trouvais pas jolie. Mais j’en ai bien profité! Pour rester souple, maintenant, je fais une demi-heure de gymnastique chaque matin.» On remarque sur la table basse, contre ses jambes, un livre du peintre polonais Witkacy, la traduction polonaise de son livre «Menteuse», des magazines de musique et les derniers romans de quelques amis écrivains.
Avec l’âge, Sophie Marceau, très féminine et si sensuelle, se sent mieux dans son corps et dans sa peau: “A vingt ans, j’avais besoin d’être gourmande et je ne me trouvais pas jolie”...Dans les années quatre-vingt, la compagne d’Andrzej Zulawski se rend pour la première fois en Pologne. À la douane, les militaires sont armés de kalachnikov. «J’avais peur qu’ils gardent mon passeport, mais j’étais privilégiée et libre.» Elle admire ce pays idéaliste, artistique et intellectuel. «Partout où je voyage, je rencontre des Polonais; ils ne renient jamais leur langue ni leurs traditions. Ce sont des gens doux.» Son premier voyage au Japon, au moment de «la Boum», lui a donné des ailes. «J’aurais aimé avoir des origines étrangères, pourquoi pas des arrière-grands-parents turcs, albanais ou roumains! C’est curieux, car dans la banlieue où j’ai grandi, on ne parlait pas l’anglais, il n’y avait pas de cinéma et tout le monde vivait plus ou moins de la même façon. J’interroge mes grands-parents sur nos origines. Ils ne peuvent rien me dire; ils répondent: “C’était dans les campagnes...”»

A Varsovie, Sophie Marceau habite «sur la route de Moscou, à l’est, dans la forêt». Elle partage son temps entre son fils, Andrzej Zulawski, la famille de celui-ci et leurs amis artistes. «Nous aimons la peinture; j’ai un projet avec des peintres polonais pour faire une collection de livres d’enfants.» Elle montre du doigt les murs de leur appartement parisien. Il y a un portrait peint par Van Loo, un naïf italien, des peintures sur verre indonésiennes et yougoslaves. «Andrzej m’a offert celui-ci pour mes trente ans.» Son petit bureau, baigné de lumière, est rempli de souvenirs poétiques. On y trouve la première édition d’«Anna Karénine», deux carnets de bal de l’époque, une photo de Tolstoï et une image de sainte Sophie, prénom qui signifie «sagesse» en grec. Les vêtements de Vincent sèchent dans un coin de la pièce. Son dernier rôle, celui d'Elisabeth, une jeune fille suisse qui accepte de porter l'enfant d'un aristocrate en échange d'argent, a rappelé à Sophie Marceau sa propre grossesse. "J'etais comme une reine pendant neuf mois. Je me réveillais chaque matin de la même humeur. Enceinte, on vit de l'essentiel." Sur le bureau, Sophie Marceau regarde la photo d’un homme barbu qui sourit avec un bébé dans ses bras.» C’est mon père et moi, un des rares souvenirs de l’époque.» Elle rentre dans sa chambre à coucher, puis dans celle de Vincent, qui porte son nom sur la porte. «À Paris, il a une petite voisine polonaise qu’il aime beaucoup.» L’actrice se souvient s’être sentie, très jeune, différente de sa famille. «Je n’avais pas les mêmes intérêts. Inconsciemment, je crois que je voulais réaliser ce que mes parents n’avaient pas pu faire dans leur vie.» Dès qu’elle le peut, elle part les voir en Corrèze où ils ont acheté une maison. «Notre relation n’est pas fondée sur les compliments. Ils s’inquiètent pour moi. Parfois, j’aimerais que nous puissions nous réjouir ensemble plus souvent.»

Le téléphone sonne. Son frère Sylvain veut savoir à quelle heure elle vient dîner. On sent, dans la voix de Sophie, l’affection qu’elle lui porte. Sophie revient de Hollywood où on lui a proposé de jouer dans une comédie et elle va aussi tourner bientôt dans un polar français — «Oui, un rôle contemporain!» dit-elle en riant. «Quand je rentre à Paris, j’oublie Hollywood.» Et quand elle quitte notre capitale, elle laisse derrière elle les pressions de son métier. À Varsovie, le temps s’arrête un peu pour Sophie Marceau. 
Lætitia d’Ornano