du 10 juillet 2004

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“Fort Saganne”
Mystique
du désert

L’amour, la guerre, le dépassement de soi, Dieu... Une magnifique fresque dans le Sahara du début du XXe siècle signée Alain Corneau, avec Gérard Depardieu, Philippe Noiret et Sophie Marceau.
Par Etienne de Montety

Le film commence sur le grand air de Lawrence d’Arabie: une file de méharistes sur une crête, en route vers l’infini. A leur tête, un officier poursuivant un rêve étrange et pénétrant. Le lieutenant Charles Saganne (Gérard Depardieu, mince et famélique) est un petit paysan ariégeois ayant revêtu la cape blanche et le képi bicolore. Il est parti chercher aux confins du Sahara ce que la France métropolitaine ne peut plus lui offrir: le dépassement de soi en même temps que le dépouillement. Inconsciemment, il veut faire mentir le jugement que son chef porte sur lui avec condescendance: «Ses racines paysannes le protègent des idées générales.» Au fond, comme tous les hommes qui se souviennent de l’enfant qu’ils ont été, Charles veut revenir au pays et habiter la propriété qui éblouissait ses parents. Saganne ou le château de mon père.
Mais est-ce pour auréoler sa jeune carrière de gloire que le colonel Dubreuilh (Philippe Noiret) lui a confié la mission de pacifier le Sud saharien et de rallier les tribus rebelles? N’est-ce pas plutôt pour accéder à la demande des parents de la ravissante Madeleine de Saint-Ilette (Sophie Marceau, douce et dorée comme un abricot), pressés d’éloigner le lieutenant dont la jeune fille s’est toquée? On en jurerait.
Au début, le colonel a accueilli l’information avec sarcasme: «Beaux spécimens, s’ils font des petits, vous m’en gardez un...» Mais peut-être a-t-il obtempéré pour ne pas contrevenir à l’opinion de la société locale? Saganne n’a cure de ces ragots de garnison. Regarde-t-il seulement cette beauté, presque une gamine? Il préfère les faciles étreintes de passage avec de jeunes indigènes offertes par un chef, en signe de bonne volonté. Mais plus tard, au terme de son long périple dans le désert, les écailles tombent. Il découvre vite un lieu où l’on ne triche pas. «Il ne suffit pas de s’endurcir, il faut se dépouiller.» Dans le désert, il rencontre la folie des hommes (qui conduira son capitaine-médecin à se suicider), leur cruauté (l’affrontement de sa troupe de méharistes avec les coloniaux du capitaine Baculard est un morceau de bravoure) et leur incompréhension. On y croise encore quelques jolis cas de soldats immergés dans les populations, ayant épousé leur mentalité, et parfois leurs filles, et proférant dans un vocabulaire de caserne quelques vérités essentielles sur la région et la politique de la France. Le sable ne ment pas.
Après avoir rallié les nomades réfractaires, Saganne est envoyé à Paris pour défendre la nécessité de conserver et même de renforcer une présence et une influence dans cette région d’Afrique. Il débarque, fort des conseils du cynique Dubreuilh: «En démocratie, on peut se passer de l’avis du gouvernement à condition d’avoir pour soi l’opinion publique.» C’est à cette opinion qu’il est chargé de rallier (après les tribus du désert) les salons et les états-majors. Parti en mystique, il revient en politique, conformément à la célèbre trajectoire décrite par Péguy.
Pendant son séjour, Saganne fait la connaissance d’une de ces voix qui font et défont les Conseils et les réputations, en la personne de la grande plume du Gaulois, Louise Tissot (Catherine Deneuve), qui s’amourache de ce soldat blond, beau et qui sent bon le sable chaud. Pour l’attirer dans ses rêts, elle signe un éditorial vachard qui, si elle était un homme, lui vaudrait une convocation sur le pré.
Peu rompu à ces subtilités féminines et mondaines, Saganne succombe. Mais revenu de bien des mirages, il s’accommode sans état d’âme de cette tocade. C’est étrange de voir comment l’homme, rescapé d’une injustice, n’a de cesse non qu’il la combatte mais qu’il la reproduise, cette fois à son avantage. Victime d’un opprobre social, Charles Saganne pousse son jeune frère Lucien à faire Saint-Cyr pour lui éviter les désagréments qu’il a connus en tant que «sorti du rang», tout en lui interdisant, dans le même mouvement, d’épouser une jeune fille que le désespoir poussera au suicide.
Sorti sur les écrans il y a vingt ans, le film d’Alain Corneau est d’abord une grande fresque: paysages somptueux, fantasia de chevaux, costumes et dialogues parfois étincelants (notamment quand Noiret est au pupitre). Mais il est aussi plus que cela, brassant bien des sujets flottant sur la France de l’époque: milieux sociaux confinés, nationalisme, antisémitisme, hypocrisie.
La guerre de 14 se chargera de délivrer la société de ses nœuds gordiens: en quelques mois, le pays passe de l’ère Lyautey à l’ère Foch et Joffre, détournant ses yeux de l’horizon saharien pour se concentrer exclusivement sur la ligne bleue des Vosges. Face à l’ennemi, les petites mesquineries de l’esprit humain ne sont plus guère de mise. Un René Hazan, un maréchal des logis Vulpi seront jugés non plus sur leurs origines, mais sur leur courage au feu. La grande illusion va bientôt se dissiper. Pour avoir beaucoup lutté pour cette clarté, le lieutenant Saganne ne se dérobera pas. Et c’est le désert qui lui rend le plus bel hommage, en acceptant qu’un fort porte son nom. Ou comment Saganne finit par entrer dans l’éternité des pierres.