Marie Claire n°602, octobre 2002
RENCONTRE
LES BONHEURS DE SOPHIE
UNE PETITE FILLE EN JUIN ET UN FILM EN OCTOBRE EN TANT QUE RÉALISATRICE... SOPHIE MARCEAU, LA PLUS
POPULAIRE DES ACTRICES FRANÇAISES, AFFICHE UNE BELLE MATURITÉ. EXPLICATIONS DANS SON FILM, «PARLEZ-MOI
D’AMOUR», L’HISTOIRE D’UN COUPLE, UNE JEUNE FEMME ET UN HOMME PLUS ÂGÉ, CRÉATEUR DE SON ÉTAT, QUI
SE DÉCHIRE. TOUTE RESSEMBLANCE... PAR FABRICE GAIGNAULT.
Des cris d’enfants, des larmes d’adultes. Un homme et une femme qui ne s’entendent plus. Dans cette famille en capilotade qui joue à la comédie du bonheur, on pressent que c'est déjà trop tard. Qu’il faudra bien quitter la scène des apparences, même si chacun tente de se raccrocher tant bien que mal à des rêves de réconciliation illusoires. Lui (Niels Arestrup), écrivain-scénariste, a la soixantaine désenchantée. Elle (Judith Godrèche) a la trentaine inquiète. Il se réfugie dans l’alcool et le silence lourd de maux. Elle parle et veut comprendre les raisons d’une défaite afin que celle-ci préfigure d’autres victoires amoureuses, d’autres victoires sur la vie. Soulignons la sensibilité de leur interprétation où tout se joue aussi dans les regards muets, les frottements au papier émeri de ces deux corps qui n’ont plus leur place ensemble. «Il ne faut jamais oublier les raisons pour lesquelles on est parti parce qu'elles n’oublient jamais.» C'est une phrase que l'on peut entendre dans «Parlez-moi d’amour», le premier long métrage (sortie le 9
octobre 2002) de Sophie Marceau, et qui pourrait sans doute s’appliquer à la comédienne, séparée de son compagnon, le cinéaste polonais Andrzej Zulawski, après dix-sept ans de vie commune. La toute jeune mère d’une petite Juliette, se défend — mollement — d’une telle interprétation autobiographique, et pourtant le film, attachant et juste, résonne bien comme un solde de tout compte. C’est aussi l’un de ses charmes. L’occasion de lui renvoyer la balle au bond: «Parlez-moi d’amour», d’accord, mais si vous nous parliez aussi de vous, chère Sophie ? F.G.
MARIE CLAIRE: Je vous sens tendue. Ça vous fait peur les interviews, «le service après-vente» ?
SOPHIE MARCEAU: Peur non, mais c'est épuisant; les mots, vous savez, ça me fatigue un peu! Parce que parler, c'est déformer quelque chose. On peut exprimer les choses autrement que par la parole.
Au cinéma, en principe, on parle.
Mais le cinéma a commencé muet! Et ça, j’adore! Il y a tellement de films insupportables à cause des dialogues. Je ne connais rien de mieux que de couper le son d’un film. Vous en apprenez beaucoup sur la mise en scène.
Il vous est arrivé de critiquer certains de vos metteurs en scène. Vous accepteriez qu’on juge sévèrement le
vôtre ?
Oui, cela fait partie du jeu. On s’expose beaucoup plus en tant que réalisatrice qu’en tant
qu'actrice. Parce qu’on s’exprime vraiment, même si c’est inconscient.
On se dispute beaucoup dans votre film...
Oui, c’est un couple qui se dispute, qui s’attrape avec des mots. Mais il arrive un moment où la parole ne peut plus rien faire, parce qu’il y a des choses qui ne peuvent pas s’expliquer, ou que l’on ne veut pas entendre. Comme si cet
homme et cette femme se mettaient soudainement à parler chinois. Alors que s'ils laissaient parler leurs émotions, ils arriveraient à mieux se comprendre.
Pourquoi avez-vous choisi pour votre premier film de raconter la désagrégation d’un couple ?
Désagrégation, comme vous y allez ! J’ai voulu plutôt décrire l’asphyxie d'une relation, l’impossibilité de continuer ensemble. Je ne vois que cela autour de moi. Je trouve que le couple est une illusion. Un rêve.
Vous n’y croyez donc pas ?
Si, bien sûr ! J'ai vécu dix-sept ans avec quelqu’un, ce qui fait de moi un spécimen dans notre monde où les couples se séparent à toute vitesse. Je continue de croire au couple, mais cela reste quand même une improbabilité.
Vous pensez que les hommes et les femmes ne se comprennent pas ?
Au contraire, s’ils sont parfaitement différents, c’est qu’ils sont complémentaires. Mais comment réussir à faire s’entendre et cohabiter deux individus, à forces et à chances égales ? Cela me paraît très difficile. Jusqu'à une époque récente, c’était possible parce que la femme était soumise à l’homme. En fait, on s’aperçoit que les couples les plus durables sont ceux dont les partenaires se soumettent alternativement aux désirs de l’autre.
Une jeune femme en couple avec un créateur plus âgé... Il y a forcément des éléments autobiographiques dans votre film, vous qui avez vécu avec le cinéaste Andrzej Zulawski.
C’est un film très personnel, parce que je parle de choses que je connais. Mais dire que c’est autobiographique, non ! J’ai profité des choses que j’ai vécues, de celles que j’ai observées autour de moi, et j’ai mélangé un petit peu tout cela. Mais je voulais rester la plus objective possible. Ne pas prendre parti, ni pour l’un ni pour l’autre. Ne pas essayer de raconter l’histoire d’un couple vue par l’un des deux. J’aurais trouvé ça injuste.
On pense à vous quand même !
Évidemment, mais je crois que si je voulais faire un film sur ma vie, il me faudrait vingt ans de réflexion...
Vous avez eu peur quand vous avez pris la caméra ?
Oh non, j’adore ça ! J’avais déjà réalisé un court métrage avec Judith...
Pourquoi avoir choisi Judith Godrèche pour le rôle de Justine ?
Elle m’intéresse parce qu’elle est compliquée. On dit que c’est parce qu’elle me ressemble. Mais si on se regarde bien toutes les deux, on n’a vraiment rien de commun, on vient de milieux sociaux très différents, avec deux caractères opposés. Pour ce film, j’avais besoin de quelqu’un qui passe un cap dans sa vie, une fille qui devienne une femme, qui est mère aussi. Pour ça, Judith est formidable. Et puis elle est capable de cerner quelqu’un deux minutes après l’avoir rencontré. Moi, ça me scie.
Vous aussi, vous fonctionnez à l’intuition ?
J’ai de l’intuition, mais je ne la formule pas, je suis plus compliquée. Je fonctionne à l’émotion. Je trouve qu’une femme de 30 ans, surtout aujourd’hui, porte sa vie sur son visage. Cela commence là, à ce moment-là. C’est vers 30 ans que, clac, les choses s’impriment. Vous n’avez plus la grâce de la jeunesse, mais vous n’êtes pas encore abîmée.
Parlez-nous d’amour: vous êtes heureuse en ce moment ?
Heureusement, oui, avec ce qui m’arrive! (Sa fille, Juliette, est née le 13
juin 2002) En général, je trouve que dans la vie, les moments de bonheur sont rarissimes. Comme je suis réceptive à beaucoup de choses, je passe sans arrêt par des hauts et des bas. Je peux connaître des instants de bonheur très brefs. Cela peut durer deux minutes, même vingt secondes. Mais sinon, la souffrance humaine peut me rendre très, très malheureuse.
Face à cette souffrance, on peut décider de combattre...
Je ne m’occupe pas particulièrement des autres. Mais je suis quand même sans cesse bombardée d’émotions.
Donc, vous êtes heureuse en amour.
Écoutez, si l’on n’est pas heureux en amour, il faut changer ! Tant que le bonheur pèse plus lourd que le malheur, une histoire vaut le coup d’être vécue. Le jour où ce n'est plus le cas, il faut être honnête avec soi-même.
Et dire, comme Justine dans votre film: «Voilà ce qu’on est devenus: de la merde. Mari de merde, couple de merde.»
Il faut surtout éviter le mensonge, la haine. Je ne peux pas accepter l’idée de détester quelqu’un que j’ai aimé. Il vaut mieux rester sur des rapports dignes. Avant l’amertume, avant la haine.
C’est ce qui s’est passé avec Zulawski, le père de votre premier enfant ? Vous avez des rapports très...
... On a des rapports, quels qu’ils soient. (Rires.)
Vous êtes une actrice très populaire en France, et pourtant, certains de vos films n’ont pas si bien marché. Comment analysez-vous ce paradoxe ?
Je ne sais pas. Il y a des films qui font des gens, et puis il y a des gens qui font des films...
Vos fans n’ont peut-être pas toujours compris vos choix ?
C’est vrai que certains films n’ont pas été d’énormes succès, mais je n’ai connu aucun désastre. Je ne crois pas qu’il y ait de décalage entre ce que le public attend de moi et ce que je lui offre à l’écran. Les gens ne me connaissent pas dans mon intimité, mais s’ils m’apprécient autant, c’est qu’ils savent que je suis la même dans la vie qu’en représentation. Comme si j’étais un peu des leurs. Prenez Chirac, je ne sais pas si c’est un bon président, mais il a une aura, quelque chose dans le regard d’un peu naïf que les gens aiment bien. Même si l’on n’a pas envie de voter pour lui, on se dit: « Il représente bien la France.» Je crois que je suis un peu comme cela. Les traits de mon visage, mon nez sont très français...
Si vous êtes partie à l’étranger, c'est parce que le cinéma français ne vous plaisait plus ?
Non, parce que les réalisateurs étrangers m’ont appelée. Une proposition comme «Braveheart», ç’a ne se refuse pas. Le cinéma, c’est un voyage. Une question d’opportunités qui se présentent et qu’il faut saisir, d’autres qui sont dangereuses et qu’il faut éviter...
On vous dit compliquée sur un tournage... J’ai lu plein d’histoires terribles à propos du film «Marquise»...
Oh oui, mais j’avais mes raisons! Certains journalistes ont fait leur beurre de cette histoire, et pourtant les comptes rendus étaient en deçà de la vérité ! En dirigeant des acteurs, je me suis aperçue à mon tour que certains appartenaient à une espèce égocentrique, capricieuse, cyclothymique. Mais ce sont, par ailleurs, des gens capables de donner beaucoup d’eux-mêmes. Et moi, si un acteur me donne beaucoup, je me fiche qu’il soit capricieux ou insupportable. Bien sûr, si je devais me réveiller tous les matins avec un acteur dans mon lit, ce serait peut-être différent !
Égocentrique, capricieux, cyclothymique... vous n’êtes jamais comme ça, vous?
Je serais plutôt le contraire. Sur les tournages, je suis un bon petit soldat. Je laisse mes problèmes à la maison et je ne râle pas pour des histoires de confort. Par contre, je ne fais pas systématiquement ce que l’on me demande. Si j’ai le sentiment que ce n’est pas justifié, ou que le metteur en scène ne sait pas vraiment ce qu’il veut, j’ai envie de lui dire: «Attends, je ne suis pas un objet!. Mais un metteur en scène convaincant peut me demander de me jeter du quatrième étage, s’il le faut je le ferai sans hésiter.
Vous pensez parfois à ce que vous seriez devenue s’il n’y avait pas eu le boom de «La Boum» ?
Je n’avais que 13 ans et pourtant, j’étais prête à faire un peu n'importe quoi. Je voulais travailler, me lancer dans la vie. Je n’avais pas d’idéaux, donc je ne sais pas ce que je serais devenue, peut-être coiffeuse. Si ! Je voulais voyager, c’était un truc que j’avais dans la tête.
Dans votre métier, dites-vous, ce sont les gens qui vous choisissent. Et hors plateau ?
Aussi ! C’est assez terrible, mais je le pense vraiment. A mon avis, tous les acteurs sont comme ça. Ils ne sont rien ni personne hors des tournages, c’est pour cela qu’ils font beaucoup de bruit et qu’ils se croient obligés de faire les importants dans la vie. Un acteur est ce que l’on veut qu’il soit. En ce qui me concerne, ce sont les gens qui me désirent le plus qui m’ont.
En amour comme au cinéma ?
Probablement. Il y a des gens qui vont me vouloir pour des raisons qui me sont étrangères. Je ne suis pourtant pas très manipulable, ni très influençable. Mais je dois sûrement tomber sur des gens très fins, très forts.
Qu’est-ce qui s’est passé lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes de 1999 ?
Je suis arrivée deux heures avant de monter sur scène, un tas de personnes se sont occupées
de moi. J’étais complètement ailleurs. On m’avait donné un texte à lire, mais il était ridicule. Alors, j’ai improvisé et je me suis royalement plantée. En sentant que les choses commençaient à déraper, j’aurais pu dire: “Ecoutez, je suis ravie
de remettre la Palme d’or, je suis en train de vous raconter des conneries...»
On dirait que vous voulez à tout prix vous donner une image intello.
Ah bon ? Non, moi je suis plutôt une sensuelle, une émotive. Je ne suis pas intellectuelle pour deux sous.
Vous avez refusé avec Zulawski d’aller chez Pivot, sous prétexte que les écrivains invités ce soir-là étaient trop mauvais. Ce n’est pas un peu prétentieux ?
Non, non, ce n’est pas vrai ! C’est Pivot qui nous a joué un sale tour. Comme il a été méchant avec nous, je vais l’être avec lui. C’est le côté «déballage» du plateau qui nous a emmerdés, Andrzej et moi, parce qu’il n’y avait que des couples. Sollers était là pour parler de sa maîtresse
(Dominique Rolin), qui révélait leur liaison dans un livre. Je ne l’ai pas lu, son livre, alors pourquoi aurais-je prétendu qu’il était mauvais ? Avec Andrzej, on s’est dit: «Quoi ? On va aller sur ce plateau pour parler de nos histoires d’oreillers ?» Très longtemps avant, nous avions prévenu l’attachée de presse que nous ne
viendrions pas. Pivot a été vexé, et il a prétendu que nous ne trouvions pas les livres assez bien... Quel menteur!
Vous avez écrit un roman qui s’est fait descendre par la critique. Après cette expérience, vous ne vous êtes pas dit que c’était un peu casse-gueule de vous lancer dans la réalisation ?
Non, mais je me demande pourquoi je viens, comme ça, m’exposer, prendre des claques... En fait, je ferais mieux de rester chez moi et de tricoter! Mais cela m’intéresse beaucoup moins.
Et que fait Sophie Marceau quand elle ne travaille pas ? Elle s’occupe de ses enfants ?
Oui.
Et à part ça ?
Je bouquine et j’essaie aussi d’écrire. Et puis je gère ma vie, parce que je délègue très peu.
Pensez-vous que vous allez tourner toute votre vie ?
Aucune idée. J’ai commencé à 13 ans, et mon Dieu ! C’est bizarre, cette passion pour le cinéma alors que je n’y vais quasiment jamais et que je passe mon temps à critiquer les films...
Que vous a appris le cinéma ?
Pour moi, c'est la vie. Et ma vie ! Le cinéma, c’est le monde de l’irréel, mélangé à celui du réel. C’est également s’échapper de la réalité.
Préférez-vous la vie à l’écran à la réalité ?
Ce que l’on voit à l’écran est généralement inspiré de ce qui se passe dans la vie. Mais je suis dans la vie, aussi. J’observe souvent les gens de ma voiture.
Quand vous ne vous la faites pas braquer dans votre parking...
(Rires.) Mais même dans ce cas-là... Ce jour-là, j’étais ailleurs. Je n’ai pas réalisé tout à fait ce qui m’arrivait. Et tant mieux, parce que ça m’a évité le pire !
Vous regrettez de ne pas avoir fait d’études ?
Parfois, oui, je me dis que j’aurais peut-être moins besoin de dictionnaires chez moi.
Mais Zulawski a dû vous apprendre beaucoup, non ?
Oui, énormément. Surtout à m’organiser et à ordonner ma vie. Être responsable dans son travail, l’être le soir en rentrant chez soi. Prendre des raccourcis, aussi, dans la vie.
Vous aimeriez que votre fils, Vincent, soit acteur ?
Non. Il fera ce qu’il veut. Ce n’est déjà pas facile d’être un enfant d’acteurs... Ceux que je vois autour de moi ont l’air bizarre, parfois un peu dégénéré.
Ah bon ?
Oui, c'est terrible. Il doit bien y en avoir qui s’en sont sortis !
Votre fils vous accompagne parfois sur les tournages ?
Non, je vais davantage vers lui que lui ne vient vers moi. Et je pense que c’est de mon devoir d'agir ainsi. C’est à moi de m’organiser pour lui, et certainement pas le contraire.
Est-ce que vous accepteriez de remettre en cause votre image pour un très bon scénario ?
Je sais pas ce que c’est que mon image. J’ai une éthique. Je suis pudique. Il y a des choses que les acteurs font que je trouve ridicules.
Par rapport au nu ?
Non, cela ne me gêne pas ! Je pense qu’on peut tout faire au cinéma, si c’est justifié.
Des projets ?
Pour le moment, rien de sûr. Enfin. c’est bon de se dire qu’il y a toujours un ou deux scénarios qui traînent quelque part. Le pire, c’est lorsqu’il n’y a vraiment rien.., et ça m'arrive.
(Rires.) Les choses prennent du temps, ce n’est pas aussi simple que cela.
PROPOS RECUEILLIS par FABRICE GAIGNAULT