Chronique Musique - Jai écouté le cinéma
Ce n'est pas parce qu'il n'y a que quelques minutes de musique dans "Police" que
François Tressour a boudé son plaisir de mélomane...
La bouche enfarinée, tout sourire Ultra Brite déployé, sûr d'engager une conversation d'une demi-heure, au minimum, dans le brouhaha très
énervé d'une première réussie, sur fond de magret de canard gras et lourd, et d'une
réserve de l'Endroit passablement bouchonnée, dans le décor lourdingue des rancoeurs de certaines, des aigreurs de
certains, des triomphes peu discrets de quelques autres, je me suis tourné vers Maurice Pialat, et je lui ai
demandé: « Pourquoi n'y a-t-il pas de musique dans Police, sinon à la fin ?»
N'hésitant qu'une demie seconde et me regardant droit dans l'oeil, il m'a répondu:
« Parce que j'aime pas la musique, et d'ailleurs, ajouta-t-il, il y a pas mal de films
où il vaudrait mieux qu'il n'y en ait pas ! » Ah... Eh bien, bizarrement, j'ai
été soulagé car, comme le disait fort justement Elisabeth Depardieu une heure après:
« C'est assez peu courant que les gens disposent d'une telle capacité de franchise pour s'exprimer.»
C'est vrai, au moins, il n'y a pas d'équivoque. D'accord... Mais si je vous dis que Pialat dispose de SA musique,
ça va paraître éculé et d'une banalité noire. Et pourtant... moi qui aime la "musique musique" par-dessus tout, ce
soir-là, en écoutant "Police" (j'ai bien dit "en écoutant"), je n'ai pas eu une seule fois mal au dos sur mon siège, et Roger Mirmont, lui, m'a
confié qu'il n'avait pas décrois‚ les bras une seconde pendant la projection. C'est comme si la musique avait
été là, évidente, appartenant au rêve que chacun s'en fait, et chacun ce
soir-là avait la possibilité, le droit, l'impudeur de rêver, car le film de "j'aime-pas-la-musique-Pialat" est avant tout musical; il est la petite musique subtile,
entêtante, inconsciente et hyperréaliste, qui nous habite tous, et que beaucoup se refusent souvent
à entendre? Alors vous pensez quel ravage provoque la musique concrète d'Henryk Mikolaj Gorecki dans
l'intérieur lacrymal du spectateur, lorsqu'elle s'installe insolemment sur l'image superbement
figée de Gérard Depardieu, le grand perdu. C'est plus que beau. Mais pourquoi nous pencher
là-dessus, ça sert à quoi... Les mots n'expliquent rien, et puisque, de toute
façon, tout est de la merde et qu'on n'y arrivera jamais, peu importe ce que l'on
écrit, ce que l'on dit, ce que l'on entend et ce que l'on sent; à chacun son silence,
à chacun sa musique, à chacun sa vérité... La mienne ce soir-là était que
j'étais mal parti pour digérer le canard et le pinard, mais que Pialat et Depardieu ont tout fait passer... Elle est pas
belle la vie? Et puis, est-ce une coïncidence, j'étais allé écouter "Legend" et
"La promise" auparavant? Dans "Legend", il y a un tel déferlement de sons musicaux, que le
déchaînement lapinesque de Jerry Goldsmith (oui, oui, il me fait penser à un lapin qui s'excite
frénétiquement sur l'image) m'a carrément saoule, écoeuré... et, déjà que le film est banal, sans odeur et sans saveur, l'ennui s'est
installé au plus profond de mes vertèbres et j'ai soudain pensé, en pleine bagarre finale,
à ma note de gaz que j'avais oublié de payer...
Quant à "La promise", je n'y ai pas retrouvé la veine romantique du Jarre de "Witness". La seule chose que
j'espérais, était que le Baron Sting y chantât. Of course (de lévriers afghans de toilette it be)
not. Tant pis. En fait, si je reviens à l'opinion de Pialat, ça me conduit à
considérer que la musique de film (ou le silence de film), c'est du sérieux. La musique, c'est bien si ce n'est pas qu'une illustration de l'image. Il faut que ce soit lourd et signifiant. Une
partenaire, quoi, une actrice de plus, quelque chose qui soit le vrai prolongement sensoriel du metteur, de l'auteur, et
même de l'acteur. Gérard Depardieu lui, le sait bien. Il s'en sert, il s'y laisse couler. Quand Duras (me raconte-t-il au bord de l'eau) distille dans les oreilles de toute
l'équipe du "Camion" avant la prise les entêtantes mélodies au piano de Carlos d'Alessio, c'est une
pré-mise en scène, un conditionnement des acteurs et des techniciens, la musique comme approche
épidermique du contenu du film. C'est superbe, surtout que sur "Gérard-l'émotion", ces choses
là ne peuvent que fonctionner.
Mais il me parle aussi de Truffaut et du "Dernier métro", de cette scène du restaurant
où les joyeux théâtreux chantent « dans la forêt, on entend le tam tam...» et
soudain, c'est la bagarre avec Daxiat... C'est la chanson mise en scène, dans une
époque où les joies se volaient, où la menace était latente, état qui va si bien avec le culte du contraste qui fait toute
l'émotion du spectacle. Rien d'étonnant à ce que Gérard aime cette scène, lui et les contrastes sont copains depuis longtemps.
Tout ça pour en revenir à "Police" dont il faut aller écouter le contraste, comme on
écoute la musique des gens, cette musique dont le nom figure sur la feuille de service, et au-dessus du titre,
jusqu'à devenir dans "Police" la star qui rentre au dernier moment, quand l'image du film
s'arrête sur un regard. Quel hommage Pialat lui rend-t-il ! là ! Je l'en
remercie.
François Tressour