Sophie Marceau

Première n°114 - Sept.1986


Claude Brasseur - Sophie Marceau
DESCENTE AUX ENFERS




C'est sous le soleil de Haïti (... et d'Epinay) que nous sommes allés retrouver le réalisateur du “Bon plaisir” pour ce polar noir adapté par Jean-Loup Dabadie.
Photos Christophe d'Yvoire.


    Haïti. Après environ onze heures d’avion, et un jour d’escale, nous y étions enfin ! La chaleur moite et les odeurs fortes nous ont sauté à la gorge à la sortie du minuscule aéroport de Port-au-Prince. On a pris la route au milieu du flot des tap-taps (vieil autobus) de toutes les couleurs décorés de slogans religieux ou politiques. Une route pleine de trous à travers les bidonvilles tropicaux... Sous la plage, les pavés : un peu partout, des restes de barrages ralentissaient notre passage ; la veille même, il y avait eu quelques émeutes. En traversant des villages encore sous le coup de la révolution, on croisait des ombres bizarres. Cinq heures plus tard, au terme d’un voyage cahotique, on s’est retrouvés dans un hôtel croulant sous une végétation très envahissante. Brasseur et Girod discutaient calmement sous la véranda, Marceau, rêveuse, était accoudée au bar. Ariel Zeïtoun, le producteur, nous accueillit avec amabilité... La caméra était en place, tout le monde était prêt à tourner. Mais nous, on ne pouvait, hélas, que déclarer forfait... Quelques instants plus tard, je me suis retrouvée dans une chambre qui aurait pu être aussi un décor du film. Les pales du vieux ventilateur se sont mises à tournoyer au-dessus de ma tête, l’air était, tel que dans une chanson de Lavilliers, « épais comme du manioc ». Un bourdonnement d’insectes me parvenait à travers la moustiquaire. C’était parfait. Le sommeil m’est tombé dessus comme une masse...
    Le lendemain, le décalage horaire nous a jetés hors de nos lits à une heure démesurément matinale. La feuille de service indiquait que c’était le vingt-septième jour de tournage de Descente aux enfers, le film de Francis Girod, d’après un roman noir que David Goodis avait écrit dans les années cinquante. L’histoire d’un couple paumé en Jamaique à qui il arrive des aventures très désagréables, à l’homme surtout. Le bouquin avait séduit Girod à l’époque où il tournait “L’état sauvage”.
    Genèse de l’affaire. Depuis son dernier film, “Le bon plaisir”, Girod a passé son temps à faire des pubs, à diriger une classe de caméra au Conservatoire et aussi à écrire un scénario avec Jacques Rouffio : “Une saison à Hollywood”. Une chronique de l’exil des artistes européens avant et pendant la Seconde Guerre mondiale à Hollywood. Un film cher supposant un casting international, que Zeïtoun devait produire. L’affaire lourde et difficile à monter fut reportée à plus tard. Girod passa donc son Goodis à Brasseur (avec qui il avait fait “L’état sauvage” et “La banquière”) puis à Zeïtoun (qui avait produit “La banquière” et “Le grand frère”). Brasseur et Zeïtoun se déclarèrent emballés. Mais quelque chose chiffonnait Zeitoun le personnage de la femme n’était pas assez développé. II fallait un vrai travail de création, « un retravail profond ». Ils songèrent alors à quelqu’un qui, a priori, était assez éloigné de l’univers de Goodis mais toujours avide de renouvellement Jean-Loup Dabadie.
    A l’époque Dabadie terminait l’adaptation de la pièce “Deux sur une balançoire”. Il eut immédiatement le coup de foudre pour le climat de l’histoire mais il trouvait aussi que le personnage de la femme s’enlisait au milieu. « Tout en faisant des huit autour de la pensée et du style de Goodis », il avait un autre gros problème. Goodis était attiré par la noirceur. Sa nature à lui l’empêchait d’écrire « des histoires qui se terminent en bec de Concorde ». Alors, il se tâtait, relisait. Girod, pendant ce temps, lui parlait des odeurs et des couleurs fruitées des îles... Ainsi se mirent en place les prémices du film. L’histoire se passerait à notre époque. L’homme serait toujours écrivain et alcoolique, mais son épouse serait une très jeune femme et aurait beaucoup plus d’importance que dans le roman. De même, leur histoire d’amour prendrait le dessus sur le fait divers très embêtant dont ils allaient être victimes. Pour la jeune femme en question, tout le monde tomba d’accord sur Sophie Marceau qui les avait totalement éblouis dans “Police”. Il ne restait plus, si l’on peut dire, qu’à trouver le lieu idéal. Doux euphémisme...
   Zeïtoun, Girod, Olivier Orlais, le premier assistant, et Dabadie, qu’aucun metteur en scène ou producteur n’avait auparavant songé à emmener en repérages, se retrouvèrent aux Antilles. Mais ni la Guadeloupe ni la Martinique ne les emballèrent. Ce n’était pas assez « hostile » pour ces personnages en perdition. En revanche, ils tombèrent sous le charme violent et envoûtant d’Haïti. Lors de ce premièr voyage, Duvalier n’avait pas encore été “déchouqué” (Foutu dehors. Limogé.), comme on dit là-bas. Il le fut plus tard, en février, et les gens du pays semblaient tout à fait favorables à ce tournage français. Mais tout de même, était-ce bien raisonnable ? Résistant bravement aux vingts coups de fil quotidiens des vingt financiers concernés, le producteur décida que ça se passerait là. En compagnie de ses trois compères, il arpenta Haïti en parlant d’Alan, de Lola... De retour à Paris, Dabadie, rempli d’images, se mit à sa table de travail. « Comme un mécanicien, j’ai déplacé le moteur, déposé les pièces, de sorte, si j’ose dire, qu’il ne se trouve plus seulement dans le ventre du héros, mais aussi dans celui de la femme... » C’est ainsi que deux mois plus tard, prenant la tête d’une équipe qui s’exilait pour cinq semaines, Girod put lancer son premier « moteur ». Ils connurent d’abord le grouillement frénétique de Port-au-Prince (500 000 lits pour 1 500 000 individus !) puis l’envoûtement de Jacmel, à l’ouest de l’île, où ont été tournées pas mal de scènes d’extérieurs, notamment le fameux fait divers goodisien détourné de sa trajectoire initiale par la plume alerte de Dabadie. Et puis, après quelques péripéties dues aux événements politiques qui perturbaient la circulation sur les routes, l’équipe gagna l’extrêmeNord, Cap Haïtien, une ville chaude et humide où la population locale vit hyper-tassée dans des habitations aux belles couleurs délavées et où nous avons retrouvé Girod, Brasseur, Marceau... La végétation qui est autour a l’air de vouloir vous agripper par tous ses bras. Une orgie d’odeurs vous dilate les nasaux. La température stagne dans les quarante degrés. C’est un endroit qui s’infiltre par tous les pores de la peau.
    Là, les gens du film furent répartis dans les deux hôtels de la ville. En fait, il y en avait un qui ne servait que d’hôtel, le deuxième servait essentiellement de lieu de tournage. Pas de pot pour le visuel, la semaine que nous avons passée là-bas était uniquement consacrée à des scènes de nuit, en intérieur. Tous les soirs, nous nous retrouvions donc dans cette bâtisse, cernée de végétation, encombrée de câbles et de projecteurs, qui faisait office à la fois de décor, de cantine et d’habitation. C’est là qu’Alan Brasseur et Lola-Marceau, également sous le coup du dépaysement tropical, devaient débarquer pour les besoins du scénario. Généralement, entre les plans, Brasseur préférait s’isoler, mais il pouvait tout aussi bien expliquer les subtilités du Mundial à Hippolyte Girardot. « Le fait de retravailler avec un metteur en scène n’est pas obligatoirement un plaisir, mais, en l’occurence, oui, in’expliqua-t-il. Girod est de plus en plus à l’écoute des acteurs. Et puis j’avoue que le personnage d’Alan est l’un des plus complexes et des plus complets que j’ai eu à jouer. Il existe, avec des vrais problèmes mêlés à une vraie anecdote. Un personnage doit faire l’alphabet. On le prend à la lettre A, on le lâche à la lettre Z. Je crois que c’est le cas pour celui-ci. » Les rapports Brasseur/Marceau étaient affectueux mais pas démesurément démonstratifs. Dans ce cadre exotique, elle était à un sommet de beauté et de sensualité. Sa santé exubérante éclatait à tous moments. Elle, elle avait rencontré Girod et Dabadie sous d’autres latitudes, à un festival de Cognac. Ils s’étaient entendus à merveille. Ce qui était un atout important car Marceau ne se laisse plus seulement séduire par un scénario, comme elle le faisait peut-être auparavant, mais aussi et surtout par celui qui va faire le film. C’est ça maintenant, dit-elle, qui guide ses choix. Détail d’autant plus important qu’au départ de l’affaire qui nous intéresse, les trois compères Girod-ZeïtounDabadie lui ont raconté l’histoire. Elle n’a lu le scénario que plus tard... Girod a probablement joué un duo gagnant en reconstituant le couple père-fille de “La boum” mais, cette fois, en les mariant, il a su aussi les entourer d’acteurs vraiment passionnants. Ou complètement inattendus. C’est une chose connue dans le métier Francis Girod a du flair et connaît bien tous les comédiens. Ainsi, a-t-il choisi Hippolyte Girardot qu’il avait fait débuter dans “Le bon plaisir” pour jouer un jeune séducteur qui va semer le trouble dans le couple Brasseur/Marceau. Et c’est vrai que son personnage nerveux le fait ressembler à un personnage de Cocteau. Girod a aussi demandé à Marie Dubois de jouer une “maîtresse-chanteuse” à. la blondeur extravagante, ce qui, en même temps, est une forme d’hommage puisqu’elle a déjà joué dans une adaptation de Goodis, la meilleure, selon Girod, “Tirez sur le pianiste”. Et pour jouer la riche Américaine à qui Lola revendra sa montre de quinze bri ques, il a fait appel à une Américaine de la grande époque d’Hollywood dont il était fou quand il avàit quatorze ans Betsy Blair, une dame qui a joué dans “La fosse aux serpents” de Litvak, qui a eu un prix à Cannes pour “Marty” de Delbert Mann en 1955 et qu’on a vue aussi dans “Grand Rue” de Bardem et “Le cri” d’Antonioni. Et puis, enfin, surprise, il a choisi Gérard Rinaldi. Rinaldi c’est un ex des Charlots. Quand Girod lui a fait signe, il a annulé galas et tournées, payé tous les dédits. Il voulait devenir Elvis, le patron pittoresque de l’hôtel d’Alan et Lola, un ancien animateur du Club Med encore capable de se fendre d’un suave “Love me tender...” dans les grandes occasions. Et là, sous nos yeux ravis, alors que les projecteurs intensifiaient gravement la température et qu’il régnait « une moiteur à la Conrad » (dixit Girardot), on a vu Rinaldi prendre son envol, trouver le ton juste et, mieux, une vraie originalité. Il a poussé son « Love me tender... » avec un humour incroyable. Ce moment hautement jubilatoire n’a échappé à personne, ni à Girod littéralement euphorique ni à son cadreur Jean Harnois ni à l’opérateur Charlie Vandamme, ni aux autres acteurs, ni à Zeïtoun armé de sa petite caméra personnelle hyper-sophistiquée, ni à Dabadie revenu quelques jours sur les lieux du crime.. .Fait essentiel : par sa façon de travailler tout au long de cette semaine — peu de répétitions pour ne pas user, mais beaucoup, beaucoup de prises — Girod a confirmé qu’il appartenait bien à la catégorie des metteurs en scène méthodiques et rigoureux, plutôt qu’à celle des kamikazes.
    Finalement, le tournage s’est achevé comme il avait commencé : dans une chaleur ramollissante qui collait les vêtements à la peau. Pourtant, ce n’était plus sous les tropiques, mais dans les studios d’Epinay. Par une bizarrerie météorologique, il faisait la même température en France quand l’équipe regagna ses bases pour les dernières scènes d’intérieur Tout était parfaitement raccord.

Martine Moriconi
Photos Christophe d’Yvoire