Sophie Marceau

Première France n°128 - nov.1987



CHOUANS
Philippe de Broca, Sophie Marceau et Philippe Noiret font la Révolution

REPORTAGE STELLA M0LIT0R
PHOTOS NATHALIE HENEAUTS



Depuis le mois de juillet, de la forêt de Fonainebleau au golfe du Morbihan, on observe d’étranges phénomènes... Machines volantes non identifiées, comme au temps de Pilâtre de Rozier... Un important trafic de fiacres et autres engins hippomobiles... Des combats à l’épée comme dans “Duellistes”... Des scènes pastorales ou galantes rappelant les tableaux de Watteau, Boucher ou des miniatures du XVIIIe, d’autres encore évoquant “La leçon de clavecin” de Fragonard ou les toiles de l’école flamande et hollandaise... Toujours plus affolant: des guillotines flambant neuves, reparties comme en 1792 à sectionner des chefs aristocratiques... Des escalades de donjons... Des explosions de canon et des coups de pistolets à rouet... Des cocardes bleu-blanc-rouge en cascades... Des chaloupes chargées de personnages en houppelandes et grands chapeaux, et de caisses d’armes... Et, le comble: des Chouans! Des vrais, sortis tout droit des guerres de Vendée et de Bretagne: bourrus, hirsutes, masqués, arborant sur leurs habits le Sacré Coeur surmonté de la croix rouge, paysans et brigands mêlés, armés de leurs fameuses serpes et faux retournées. Comme dans les livres d’histoire. Comme dans le scénario de “Chouans”, le nouveau film de Philippe de Broca, écrit par son compère Daniel Boulanger (son cent-sixième scénario à ce jour parmi lesquels les onze premiers films réalisés par de Broca !), dont le tournage devrait se terminer fin octobre après seize semaines de travail intensif, soit deux fois la durée d’un film ordinaire. Philippe de Broca (“Cartouche”...) renoue avec ses premières amours: le film d’époque, en costumes, un film de cape et d’épée aussi... Un genre un peu oublié, surtout des producteurs qui lui préfèrent en général dès films plus intimistes ou plus modernes, souvent moins onéreux. “Chouans”, lui, reviendra à quelque chose comme soixante millions de francs sonnants et trébuchants. C’est un pari car, sans toutes les concessions financières, qu’ont acceptées les techniciens, et sans les ressources cinématographiques de De Broca, il aurait pu en valoir cent cinquante... D’autant qu’en tournant l’énorme scénario de Daniel Boulanger, Philippe de Broca finira par obtenir quelque trois heures possibles d’images montées, que l’on verrait d’ailleurs très bien programmées ultérieurement en série à la télévision. Mais n’anticipons pas... Voyons plutôt en quoi consiste le secret de fabrication de De Broca et de ses “Chouans”. Ce film, synonyme de costumes, décors, lumière, figuration, maîtres en tous genres (équestre, de danse, artificier, d’armes, etc.), c’est aussi une distribution au sommet: Sophie Marceau, Philippe Noiret, Lambert Wilson et Stéphane Freiss dans les rôles principaux. Et toute une galerie de seconds rôles, de Charlotte de Turckheim à Jean-Pierre Cassel (qui débuta au cinéma avec Philippe de Broca dans “Le farceur” ou “Ces messieurs de compagnie”).
Le beau jour de l’août déclinant où nous les avons débusqués, les membres de l’équipe étaient tous réunis dans le château de La Villeneuve-Jacquelot Quistinic, une magnifique architecture à une tour, tout en granit, avec allée de peupliers et cour d’herbe verte, délimitée par des dépendances à droite et la forêt à gauche. Autour, la Bretagne profonde. A ce moment—là, ils s’apprêtaient à tourner. De nuit. Nous les avons découverts à la cantine. Pullulement des techniciens en tenues actuelles et des comédiens ayant tous plus ou moins intégré leurs costumes, leurs maquillages, leurs perruques... et leurs personnages. Sous un peignoir-éponge, on reconnaît Sophie Marceau en perruque crêpée gris cendré. Sortant de sa caravane garée à proximité, Philippe Noiret, en parfait gentleman-acteur-farmer version XVIIIe siècle. Lambert Wilson, encore sans perruque, mais pas déjà «sans-culotte». Stéphane Freiss (“Sans toit ni loi”, “Le complexe du kangourou”), vif, souriant, dans un look chaud et scintillant, savant mélange de coton et de soie beige et grège (coiffure comprise). Bref, la famille de Kerfadec au complet.
Savinien de Kerfadec, le père, comte, encyclopédiste (il veut tout savoir, et c’est lui l’auteur des fameuses machines volantes), respirant la vie et la bonne humeur, la cinquantaine intelligente, c’est M. Philippe Noiret pour qui le rôle a été écrit sur mesure. Sa voix cinématographique agit comme un diapason auquel se fie et se rallie tout le monde (journalistes inclus), et résonne en point d’orgue. Forcément, on virerait à l’euphémisme si l’on mentionnait l’étendue de son talent et de son charisme... Il se trouve donc être le papa légitime d’Aurèle (Stéphane Freiss), un panaché de Tom Jones et de Fanfan la Tulipe, poète tendance naïve, qui versera dans la chouannerie (alors que rien ne l’y prédestinait) par amour pour Céline. Celle-ci est le personnage féminin unique autour duquel gravitent son père adoptif, Tarquin et Aurèle, ses demi-frères. Céline a vingt ans, comme Sophie Marceau. Elle y tenait, à cet âge-là. « Car, par amour, Céline se trompe, dit Sophie Marceau. Elle tombe amoureuse de la Révolution, comme elle tombe amoureuse de celui qui lui en parle (Tarquin-Lambert Wilson, autre enfant recueilli comme elle par le comte). Elle devient révolutionnaire à fond parce que c’est quelqu’un qui va au bout de ce qu’elle a décidé. Elle est aussi fragile et vulnérable, mais elle sait se rendre compte de ses erreurs. Alors, elle va se tourner vers l’autre, Aurèle, plus rose et bleu, devenu chef des Chouans par jalousie. On lui pardonne ses erreurs et ses faiblesses parce qu’elle a vingt ans, cet âge éternel de 1787 à 1987. Et d’abord, elle est seule. » Lambert Wilson, quant à lui, incarne Tarquin, le révolutionnaire de la famille. Le vrai solitaire, sombre et décalé, autre enfant du siècle. Comme tous les personnages du film, il va jusqu’au bout de ses passions et de ses entreprises. Mais, victime née, son enthousiasme pour la Révolution le conduira aux pires extrémités: à tuer ses proches ou des enfants.
Une foule composée des susnommés, mais également d’un attroupement de visiteurs locaux, se dirige maintenant vers le lieu du tournage. Comme après une mêlée de rugby, les participants se scindent et rejoignent leurs territoires. Un film d’époque, plus que tout autre, c’est déjà du spectacle en soi. Les spectateurs adultes s’agglutinent derrière le puits tandis que les enfants se regroupent sous un gigantesque échafaudage à projecteurs. Les techniciens honorent leurs postes tandis que les comédiens et les figurants prévus s’installent autour d’une longue table, plantée devant les fenêtres du château de Savinien. La mêlée est enfin dispersée, l’action peut commencer. Nous sommes trois jours après le 14 juillet, prise de la Bastille. La famille bretonne est encore unie dans la joie et l’insouciance, chacun suivant son penchant naturel. A la table de fête sont conviés les aristocrates du voisinage aussi bien que les serviteurs, paysans et le chapelain du coin. Philippe de Broca et son chef opérateur, Bernard Zitzerman (“Molière”, d’Ariane Mnouchkine), ont composé une lumière nocturne tendance intérieurs flamands, un clair-obscur donnant le ton de la scène. Une scène clé à partir de laquelle tout va basculer dans la sombritude, la terreur, la violence et la tragédie, même si Philippe de Broca s’efforce de garder un air de comédie à l’ensemble de son film.
Yvonne Sassinot de Nesles s’affaire, le dé, l’aiguille et l’épingle à la main, sur un dernier point à fixer sur la robe de Sophie Marceau ou d’un figurant. Elle qui est une star-costumière (elle a créé, entre autres, les costumes d”Un amour de Swann”, d”Adieu Bonaparte”...) ne s’est pas contentée d’avoir inventé ou retrouvé des costumes d’époque ou de collection (certains personnages portent des habits d’origine, trésors de musée). L’après-midi même, elle réinventait une tenue à partir des restes d’une autre. Elle participe à chaque jour de tournage, veillant à ses oeuvres avec l’instinct d’une mère pour ses enfants, alors que, d’habitude, ce sont les habilleuses qui remplissent ces fonctions «subalternes». Et les costumes, ce jour-là, sont ce qui frappe d’abord. Leur qualité, leur fluidité, leur texture antique qui rend un effet authentique et « vrai».
Ce soir-là, point d'effets de cascades ni de mise en scène équestre ou de duels casse-cou. Ce sera pour demain ou aprèsdemain. Les acteurs commencent d’ailleurs à être habitués aux répétitions et à la gymnastique de ces entraînements, extraordinaires dans un film traditionnel. Lorsque nous les voyons tous, autour de cette table, l’action est plantée depuis longtemps et les répliques fusent comme si elle n’avaient attendu que ce moment précis pour exister. Sous les lumières des spots, incongrus au-dessus des candélabres dressés sur une table remplie de victuailles «d’époque» (cochons de lait, pommes du verger, carafes de vin doux, miches de pain de campagne), les personnages communiquent selon leur personnalité. Bienheureux (Savinien-Noiret), hors du coup (le chapelain boulimique), dévoué et inventif (Grospierre, le valet de ferme de Savinien)...
Ce soir-là, donc, la Révolution pénètre en terre bretonne. Philippe Noiret, en maître de maison cordial, ouvert et plein d’humour, donne la réplique à un Lambert Wilson, tour à tour enjoué, sérieux, inspiré, avec des accents parfois névrotiques, parfois enfantins. Tarquin (Wilson) doit prononcer un très long discours (inspiré un peu de Barnave, précise Philippe de Broca) à la gloire du peuple qui vient de prendre la Bastille, plein de ferveur et d’utopie à peine contenue, discours qui laisse présager de son basculement vers la Terreur et du déchirement proche qui le séparera à jamais de son père, de sa soeur et de son frère adoptifs. Tarquin monte sur la table, s’enflamme, rougit, pâlit, dans une variété de registre étonnante. Sophie Marceau, en Céline fidèle sans savoir pourquoi, fait briller une image de jeune fille française, volontaire, dynamique, jolie (plus que jamais), en proie à l’effervescence du moment et de son jeune âge. De leur côté, les aristos s’interrogent du regard, échangent des messes basses. Charlotte de Turckheim, maîtresse d’Aurèle, le provoque sensuellement sur ses liens de parenté, son désir physique et ses motivations politiques et sociales. Parmi eux, les domestiques, ouvriers, fermiers, oscillent entre libéraux et royalistes. Nous en sommes aux prémisses de la future tragédie à l’origine de la chouannerie: ces paysans piégés dans une révolution qui les dépasse et qui chercheront à trouver, auprès des uns ou des autres clans au pouvoir, le soutien à leur survie.Céline en institutrice révolutionnaire.
Tout cela était filmé par deux caméras, une méthode qu’apprécie particulièrement Philippe de Broca depuis qu’il l’a utilisée quand il fut appelé à «sauver» le film “Louisiane”. Les différentes possibilités de prises de vue échappent à l’oeil profane. Ce que l’on a pu observer, de loin, c’est une scène qui a duré toute la soirée et une bonne partie de la nuit. En continuité, comme au spectacle. On dit de Philippe de Broca qu’il fait très peu de prises. C’est vrai. C’est qu’il sait mettre en scène ses plans, avant de les tourner. Les numéros de Noiret, Marceau, Wilson, cette soirée-là, sont dignes du meilleur théâtre. Toujours différents, toujours passionnants, jamais mauvais ou ratés (sauf incident technique). Quand on veut démasquer Philippe de Broca en pleine «action», juste après le «moteur!», il suffit de regarder sa façon de pelotonner sa frêle carcasse derrière la caméra, discret comme un pauvre dans une cocktail-party. On peut alors lire dans ses yeux une attention prodigieuse et une dévotion extrême à ses comédiens.
Son vrai secret, c’est Sophie Marceau qui nous le donnera: « Il est très ouvert à tout ce qu’on peut lui proposer avant. Parfois même, il me laisse tellement libre que j’aimerais qu’il m’impose des choix, des directions. Mais pendant les prises, il ne fait pas que regarder: il écoute.» Voilà. Il est le premier spectateur du film qu’il est en train de tourner.
Le mot de la fin lui revient, à travers une phrase chère à Renoir: «La direction d’acteurs, c’est le casting.» Avec Noiret et Marceau en tête de générique, on peut parier qu’il ne s’est pas trompé. Réponse en mars 1988.