Studio n°25 - avril 1989
Mes nuits sont plus belles que vos jours
D'Andrzej Zulawski. Avec Sophie Marceau et Jacques Dutronc.
On ne perçoit d’abord que les cris, les coups et les injures. L’homme frappe la femme qui tombe lourdement sur le macadam. Elle hurle, elle pleure, il frappe encore. Puis elle se rélève, s’accroche au corps de l’homme. Ils s’enlacent, s’embrassent et poursuivent leur chemin; miséreux, désespérés, amants malgré tout. La scène se déroule sur un trottoir parisien devant deux témoins assis à la terrasse d’un café: un homme au visage émacié qui ne cesse de parler tout seul (Jacques Dutronc) et une jeune femme aux lunettes noires qui feuillette fébrilement les pages d’un magazine (Sophie Marceau). Lui, c’est un informaticien génial qui, atteint d’un mal incurable, va mourir... Elle, une star de la voyance qui sait lire l’avenir des autres. Entre eux, c’est le début d’une histoire d’amour, aussi exubérante et outrancière que la petitesse minable de cette scène de ménage anonyme. Une histoire d’amour exacerbée par le regard illuminé d’Andrzej Zulawski.
Depuis l’admirable “L’important c’est d’aimer” avec Romy Schneider et (déjà) Jacques Dutronc, où il affrontait l’incandescence de la passion en épousant ses formes les plus intimes, Zulawski a continué de creuser encore et encore le même sillon. Que ce soit “Possession”, “La femme publique” ou “L’amour braque”, ses derniers films sont comme des expéditions lancées à la recherche d’une substance aussi mystérieuse qu’explosive. Dans l’outrance frisant parfois la transe, il enfonce les portes et s’engouffre dans les brasiers de ses obsessions. Mais dans ces tentatives, Zulawski s’en approche de si près que sa caméra semble se brûler dans la fournaise. Ses films sont noircis par endroit, cramoisis par la lave, comme si la pellicule se convulsait dans la surchauffe. Les personnages qu’il met en scène sont brûlés de l’intérieur, hantés, désarticulés. Déshumanisés.
Ici, Zulawski est comme ce papillon de nuit attiré par les flammes qui finit pas se brûler les ailes, ne parvenant dès lors à ne communiquer que sa douleur et elle seule. Les dix premières minutes passées (totalement intrigantes), on sent le film larguer ses amarres et nous laisser à quai. Dirigés tels qu’ils le sont, Sophie Marceau et Jacques Dutronc semblent être coupés de toute réalité, emportés dans les affres de leur agonie amoureuse. Et même si cette fois Zulawski a choisi pour décor les côtes aérées de l’Atlantique, son film ressemble souvent au paysage ravagé d’un champ de bataille: cris, gémissements et délires inapprochables.
Bien sûr, à force d’images survoltées, de dialogues catapultés, Zulawski parvient de temps à autre à s’immiscer dans les profondeurs de notre inconscience émotionnelle. Comme à la lecture d’une écriture automatique, jaillissent quelques éclairs fulgurants qui vous transpercent comme une flèche. Ainsi, le regard extraordinaire, surhabité de Sophie Marceau au moment où l’avenir des autres lui apparaît ou bien le visage interdit de Jacques Dutronc sentant les mots lui échapper de sa bouche comme le sang d’une blessure. Dans ces moments-là, mais seulement ceux-là, les nuits de Andrzej Zulawski pourraient bien être en effet plus belles que nos jours.
CHRISTOPHE D’YVOIRE
De Andrzej Zulawski. Avec Sophie Marceau, Jacques Dutronc... Scénario: A. Zulawski d’après le roman de Raphaëlle Billetdoux. Image: Patrick Blossier. Son: Jean-Pierre Duret. Production: Sarah Film. Distributeur: AAA. Sortie le 19 avril 1989.