Studio n°49 - mai 1991

Histoire d’amour pendant la guerre des Six Jours. Personnel et attachant.

Pour Sacha

D’Alexandre Arcady. Avec Sophie Marceau, Richard Berry...

    Alexandre Arcady s’est fait connaître en 1978, dès son premier film, salué comme une grande réussite: “Le coup de sirocco”. C’était un film à la première personne, dans lequel il racontait l’installation en France d’une famille de pieds-noirs d’Algérie, sa famille. Malgré le succès de ce coup d’essai, Arcady n’avait plus jamais raconté d’histoire aussi proche de lui. “Le Grand Pardon” (81), son deuxième film, une sorte de “Parrain” pied-noir, remporta un énorme succès, mais “Le grand carnaval” (83), une belle saga romanesque sur l’Algérie coloniale, subit un échec injuste qui le plongea de toute évidence dans un grand désarroi créatif. Il enchaîna alors avec deux films indignes de ses beaux débuts, “Hold up” avec Belmondo (85) et “Dernier été à Tanger” (87), un ratage total. Après avoir refait surface avec un polar efficace, “L’union sacrée” (89), le voilà revenu à ses premières amours avec ce “Pour Sacha”, son film le plus personnel et le plus sincère depuis “Le coup de sirocco”.

    Cette fois, nous sommes en Israël, en 1967. Juste au moment de la première guerre entre l’Etat hébreu et ses voisins arabes, qui se solda par une victoire éclair des Israéliens: “la guerre des Six Jours”. Sacha et Laura, un prof de philo et une violoniste venus de Paris, vivent depuis deux ans dans un kibboutz, une communauté égalitaire dans laquelle chacun met toutes ses forces au service du groupe. Au printemps de cette année 67, malgré les rumeurs de guerre de plus en plus pressantes, trois garçons, des amis de Laura, qui ont été les élèves de Sacha, débarquent au kibboutz pour y passer leurs vacances.

    Comme souvent, Alexandre Arcady a choisi d’empiler les thèmes, les personnages, et les angles de narration. Cela donne un film à plusieurs étages, et tous ne sont pas aussi indispensables ou réussis. Ainsi, Arcady s’est compliqué inutilement la tâche en rajoutant une histoire d’amour un peu tirée par les cheveux entre l’un des trois garçons et une jeune fille disparue, qui finit par être l’un des ressorts principaux du scénario, alors qu’elle nous entraîne trop loin de ce qui aurait dû demeurer le cœur du film: Sacha, Laura, leur passion pour Israël.

    Heureusement, “Pour Sacha” fait partie de ces films qui ont de si belles qualités qu’elles rendent ses défauts tout à fait secondaires. J’en suis sorti bouleversé, en ayant oublié toutes les scories qui m’avaient gêné en cours de route. Les personnages de Laura et Sacha sont très réussis mais la grande force de “Pour Sacha”, c’est de nous faire sentir la singularité d’Israël, son encerclement menaçant, le lien millénaire et mystique qui attache ses habitants à cette terre...

    Pour traiter ces thèmes difficiles, Alexandre Arcady a su trouver les mots et les images qu’il fallait. La vie au kibboutz, la guerre des Six Jours reconstituée comme un reportage télé, l’annonce de la victoire avec ce “Shalom” écrit en lettres de feu sur la colline voisine, sont autant de moments forts, dans lesquels Arcady témoigne d’une sensibilité et d’un souffle lyrique qui forcent notre adhésion. Il sait donner de l’ampleur à une simple anecdote, faire exister des personnages secondaires, et il parvient à nous émouvoir sur plusieurs registres en même temps. Tout n’est pas réussi, on l’a dit, mais tout ce qui l’est, l’est pleinement, et la sincérité de l’auteur, presque palpable, rend l’ensemble très attachant, très émouvant.

    Dans un registre aussi à fleur de peau, aussi émotionnel, le beau tempérament de Sophie Marceau fait des miracles. Elle m’a semblé moins à l’aise dans les scènes banales ou joyeuses, mais dès qu’il s’agit de serrer l’étau, et de faire naître l’émotion, elle devient une tragédienne surpuissante. Le rôle de Sacha est moins rayonnant que celui de Laura, mais Richard Berry en tire tout ce qu’il est possible, réussissant une composition impeccablement ciselée, toujours juste, sans se départir de a sobriété minimaliste qui est sa marque depuis toujours.

    Hélas, les trois jeunes garçons, et en particulier le plus important d’entre eux, ne sont pas à la hauteur du couple principal. C’est aussi à cause de cette faiblesse que les imperfections du scénario sont parfois si voyantes. On a l’impression qu’Arcady a sous-estimé son sujet principal, comme s’il ne le trouvait pas assez riche, pas assez captivant pour nous tenir en haleine pendant deux heures. Dommage, vraiment. Car, toutes les fois que Sacha, Laura et Israël sont au centre du récit, le film s’impose, s’envole et nous emmène très haut. Heureusement, ce sont ces scènes-là, cette émotion-là, qu’au fil des jours, notre mémoire retiendra. Les erreurs s’envolent, les larmes restent.

MARC ESPOSITO

D’Alexandre Arcady. Avec Sophie Marceau, Richard Berry, Fabien Orcier, Niels Dubost, Frédénc Quiring, Jean-Claude de Goros, Gérard Darmon... Scénario: A. Arcady et Daniel Saint-Hamont. Image: Robert Alazraki. Musique: Philippe Sarde. Production: Alexandre Films. Distribution: UGC. Durée: 1 h 54. Sorti le 10 avril 1991.


SOPHIE MARCEAU

Les cheveux noués à la diable, dans les oripeaux de la pionnière dure à la tâche, sans sophistication aucune, c’est une Sophie Marceau nature que le public découvre dans “Pour Sacha”, le dernier film d’Alexandre Arcady. Elle est un peu l’image emblématique, souriante, rayonnante, courageuse, passionnée, que le cinéaste se fait de l’Etat d’Israël. C’est en pensant à elle d’ailleurs qu’il a écrit, avec Daniel Saint-Hamont, le rôle de Laura, une “goy” venue travailler en kibboutz par amour. Déjà pour “Dernier été à Tanger”, le cinéaste avait pensé à elle. A l’époque, la rencontre n’avait pu avoir lieu. Puis est venue Laura, «cette fille, dit-elle, avec qui j’aimerais bien aller bouffer parce que c’est une fille bien», qui l’a tout de suite séduite. Parce qu’elle appartenait à une autre génération que la sienne, une génération éprise d’absolu. «Laura a vécu dans un milieu bourgeois où l’on pensait pour elle. Un jour, elle est partie. Je crois que cette période a été extrêmement décisive à cause du rock n roll et des grands mouvements de paix. Les jeunes se sont mis à prendre la parole. Je ne sais pas si ça a porté ses fruits parce que, quand je regarde la génération d’où je viens, c’est plutôt le retour au cocooning. Mais ceux qui ont vécu cette époque ont probablement eu l’impression que le monde leur appartenait davantage.»

A 24 ans, la comédienne peut croire que le monde lui appartient aussi un peu. Avec “Pour Sacha” et “La note bleue” d’Andrzej Zulawski, prévu pour fin mai, elle fête ses 12 et 13e films en abordant les rôles de la maturité. Finie la petite fiancée de la France, terminés les rôles de femme-enfant, Sophie Marceau s’est imposée, tranquillement, comme une actrice à part entière. Les quelques sceptiques qui résistaient encore, se sont rendus à la fin de l’année dernière quand la comédienne a triomphé à leurs yeux de l’épreuve de la scène. Aux côtés de Lambert et Georges Wilson, elle a joué Eurydice d’Anouilh avec une impressionnante autorité qui vient d’ailleurs de lui valoir - pour sa première pièce - le Molière de la révélation de l’année. « J’ai dix ans d’expérience maintenant. Et j’ai beaucoup appris. Je sais aujourd’hui qu’on peut attirer les choses à soi. Pendant des années, j’ai refusé un maximum de choses. Aujourd’hui, je suis plus ouverte, je sais que le rôle miracle n’arrive jamais. Et surtout un acteur doit travailler. Parce que c’est comme un muscle, si l’on ne fait rien pendant trois semaines, on a des courbatures.  Personne ne se plaindra de l’épanouissement de ce muscle-là.  D.P.