Télérama n°1826 du 9 janvier 1985

PIALAT 

L’art du chasseur

« N’essaie pas de comprendre le scénario, tu ne comprendrais rien ». 
Fabienne Pascaud a bien compris. 

Maurice Pialat a appris à souffrir à Sophie Marceau « Joue plus vite, plus vite!... » Et puis, se retournant brutalement vers l’opérateur: «Mais il est bouché à l’émeri. Mais il ne comprendra jamais. Il est mauvais ! Mauvais ! »
Sur le tournage de son dernier film, Police, Maurice Pialat n’a pas peur de démoraliser ses acteurs: Richard Anconina en tête et aussi Gérard Depardieu, Pascale Rocard, Sophie Marceau.
D’abord, il est arrivé très tard dans ce restaurant de la rue du Jourdain, où se retrouvent pour une scène-clé les quatre personnages principaux. Depuis longtemps, l’équipe l’attendait. Mais Pialat n’avait pas encore déjeuné. Alors, à 16 h, il a exigé que tous se remettent à table avec lui. Personne n’a osé résister. Sourires contraints, appétits forcés, conversations obligées...
« Pour avoir, dans un décor de salle à manger, des miettes qui aient l’air de miettes, il faut bien que la table ait vécu !», se justifie Pialat en ricanant. On comprend qu’un sens si maniaque des détails lui ait valu de L’Enfance nue jusqu’à Loulou et A nos amours, une réputation de naturaliste visuel.
Et dehors, sur le trottoir, des gamins tentent, depuis des heures, d’apercevoir Miss Marceau. Et dedans, au comptoir du restaurant, la patronne, tout en soie rouge et bijoux dorés, a l’air dépassé. Le temps dure et pèse. Pialat parle, parle.
De tout et de rien. Surtout pas du film: «Est-ce que les tortures sexuelles féminines sont aussi impressionnantes que les tortures sexuelles masculines ? », s’interroge encore, courageusement, vers 19 h 30, Gérard Depardieu... Pialat enchaîne en lui demandant comment fonctionne les peep-show... C’est sa méthode: quand les acteurs se seront bien laissé aller, quand ils auront ouvert leur tête, alors il commencera à les faire répéter et à leur cisailler la susceptibilité et le cœur. Un art de chasseur.
Toute frisottée, presque hautaine, la proie Sophie Marceau regarde ailleurs. Peut-être fatiguée de ces propos de vieux machos. Dans Police, elle est Noria Dalton. Une Française qui aime un Arabe. Il est truand, il se fait arrêter. Pour le sauver, sa petite amie essaie tout, se compromet partout et devient l’ennemie de tous en ayant cru tout arranger. Mais l’avocat véreux (Richard Anconina) est amoureux d’elle, mais le commissaire de police (Gérard Depardieu) l’est aussi...
Personne, pourtant, pas même Pialat, ne sait, à deux semaines de la fin du tournage, comment s’achèvera l’histoire. Le scénario s’écrit au jour le jour; les comédiens le découvrent chaque matin; et Pialat n’admet pas qu’on lui pose des questions. Il a fallu accepter le film rien que sur son nom, lui faire confiance et avant tout l’aimer. Comme la salle de projection est loin, personne ne va non plus aux rushes, le soir. Tous travaillent en aveugle: à l’arraché.
Dans Police, j’aurai appris à me battre seule, confie Sophie Marceau. Pialat veut dire tellement de choses en même temps; il manie tellement de contradictions... A la fin, il ne nous indique rien. Il ne prend d’initiatives que contraint. Il aime être tourmenté, malmené. Alors moi aussi, maintenant, je joue « à la Pialat ». Je refuse d’apprendre mes rôles par cœur. J’invente sur le tas. Je laisse place à l’imprévu. C’est bien ou pas bien du tout: Pialat dit toujours que c’est mieux.
L’adolescente mignonne de La Boum, l’amoureuse romantique de Fort Saganne, a changé. Avec ses dix-huit ans tout neufs, elle se permet déjà de vous faire attendre quelques demi-heures debout, au froid, sa précieuse interview. Et c’est pour manger des gâteaux, boire du champagne et papoter avec les coiffeuses-maquilleuses qu’elle tarde tant à vous livrer ses sentiments.
Drôle de gamine. A la peau laiteuse de bébé, aux traits encore poupins, et qui ne peut s’empêcher de sautiller comme les horripilantes premières en gym de tous les lycées. Elle a poussé si vite dans le cinéma des grands... En plein tournage de Police, elle parle surtout religieusement de L’Amour braque, qu’elle vient d’achever avec Zulawski.
Il est jaloux et possessif. Il n’aime ni les minauderies, ni les chichis. Il veut que les acteurs vivent avec lui: il leur donne tout. Alors il donne envie de tout lui donner.
Grâce à lui, j’ ai appris à dépasser ma pudeur, mes complexes, ma timidité. Il faut savoir souffrir, ne pas aller à la facilité. Faire un film, c’est grave, on n’a pas le droit d’abêtir le public...

Pendant que se délivrent de si graves propos, dans les bureaux de la Brigade Territoriale reconstitués en studio, Maurice Pialat, lui, fait du vélo. Les techniciens ont organisé un slalom à travers les couloirs tristes. Il réussit 21 secondes. Il sourit. En attendant désespérément qu’il crie Moteur, ce froid samedi-là, l’équipe aura encore le temps d’une partie de chat perché. Créer le vide, laisser se diluer les moments: encore une technique Pialat pour sensibiliser, irriter les acteurs impatients. Avec des trous, il sème la crise.
C’est un peu plus lent que d’habitude, concède, gêné, Richard An-couina. Mais c’est la vie, le film n’est qu’une chronique: une fille, un avocat, un flic. Rien d’héroïque. Pialat prend juste le temps d’extirper de nous des choses vraies. Il nous guette.
A coup d’apparitions-disparitions. Rien de plus efficace pour troubler le partenaire. Parfois Pialat disparaît, parfois il s’enferme dans son bureau; ou reste là, immobile, à regarder sans un mot. Avec ses yeux noirs qui cherchent la faille. Avec cette barbe-broussaille qui donne l’impression, toujours, qu’il râle. Et il râle:
J’aurais voulu faire un film sur la police. Naïvement, je pensais qu’on pouvait raconter l’existence des flics. Impossible. Leur vie et celle des truands sont trop mêlées. Ils sont trop fascinés les uns par les autres: on ne peut pénétrer leurs réseaux. Ils ont d’ailleurs le plus grand mépris pour les «caves», les «innocents» que nous sommes... Alors je ne sais pas du tout ce que Police sera à l’arrivée...
Incertitudes et méfiances, hésitations et doutes de soi agressifs:
Quand tout autour de vous est minable, vous ne pouvez pas être Jupiter. Le cinéma français est nul. Dans ce contexte-là, comment ferais-je des miracles ? 
Je voudrais vivre ailleurs. Mais il est trop tard et j’ai tout fait trop lentement. J’ai commencé à réaliser vieux. Peut-être aussi suis-je trop veule.
C’est pour cela que mes films plaisent un peu. Nous sommes si décadents qu’il n’y a plus que les héros négatifs qui séduisent. Voyez le succès d’
Amadeus entièrement centré sur le raté Salieri...
Je n’ai jamais cessé, moi aussi, de raconter des ambitions frustrées et comment elles peuvent conduire au désastre. Si le personnage de
Nous ne vieillirons pas ensemble était si méchant, c’est qu’il ne se sentait pas le courage de vivre sa vie.
Sur le plateau, Depardieu s’agite. Dans la pesanteur générale, il doit avoir envie de faire enfin l’acteur, de bouger. Heureusement la scène prévue est mouvementée. Dans son bureau de la B.T., Depardieu-Mangin doit tenter de séduire Noria-Sophie Marceau. Le comédien suggère le rythme, les places, la manière d’utiliser l’ombre et la lumière. Pendant la répétition, Pialat acquiesce à tout, ne dit rien. Le couple-vedette, en pleine improvisation, est complètement seul.
Et, pour noyer cette solitude, les acteurs vont donner le maximum. Mais dans l’exaspération et l’angoisse. Voilà donc le «secret Pialat», la recette de sa direction d’acteurs, si vraie, si pointue... Au prix, dans l’en tourage, de quelques drames.
Pour ceux, d’abord, qui naïvement étaient venus voir. Depardieu, par exemple, qui devait pourtant connaître la musique depuis Loulou (son premier film avec Pialat), vous aura rageusement traité d’hypocrite. Vous n’aviez pas eu l’heur d’admirer sa première réalisation de cinéaste: Tartuffe. Comme vous aviez par ailleurs vanté souvent ses qualités d’acteur, il ne comprenait pas pourquoi vous aviez pu brutalement le lâcher au dernier moment.
Même le gentil Anconina se rebiffe. Vous aviez eu la sottise — mais pour ne pas avoir froid — de mettre votre chic manteau de cashmere noir: «Tu connais rien au milieu, toi, ça se voit. Alors n’essaie pas de comprendre le scénario, tu comprendrais rien. Tu ne sors que des lieux communs »... Merci. Et excusez-moi de m’excuser.
Sur le tournage, aussi, les lenteurs, les flux de mots, puis les silences Pialat ont jeté la panique. Le directeur de la photo a été changé au beau milieu du film. Dès qu’il a un moment de répit, Pialat se décontracte en attaquant la Gaumont, qui produit son film.
Mais, attention: si vous voulez peu après des informations plus précises, très vite le cinéaste se rétracte. Il avait juste besoin de défouler quelques amertumes pour continuer à filmer. Si ce n’est que le budget, confortable, est de vingt-trois millions, vous n’en saurez pas davantage.
Pialat est comme ça. Il a besoin, dans chaque film, de s’impliquer, de faire partager ses mauvaises humeurs et ses problèmes. Alors le climat réaliste qu’il crée n’est jamais exotique, poétique ou joli. Mais dense et irrespirable, nourri de ses angoisses personnelles.
J’en ai marre du réalisme, bougonne-t-il. Maintenant je veux transposer. Je veux un esthétisme discret. Plus question de poser la caméra devant des acteurs, j’ai envie de mouvements étalés, j’ai envie de profondeur de champ, j’ai besoin de beauté...
La nuit tombe. Dans un coin, derrière la caméra, Maurice Pialat, avale en vitesse quelques pilules.
FABIENNE PASCAUD