Télérama n°2328 du 27.08.1994

Sortie
Ça caracole comme du Dumas, mais ce n’est pas du Dumas.
C’est du Tavernîer, du bon. Avec Sophie Marceau, toute en fougue.

La Fille de D'Artagnan

Lorsque Eloïse d'Artagnan arrive à la cour du futur Roi-Soleil, c’est dans une belle robe jaune ! Son ennemie jurée, c'est la Femme en rouge ! Et, le plus idiot de tous les comploteurs: le duc de Crassac — comme «crasse », voyez-vous. Evidemment ! Des détails ? Oui, mais ça met en joie.
Comme de retrouver les héros du roman qui a enchanté des gérérations de lecteurs: Les Trois Mousquetaires. Mais le temps a passé. Athos est mort. Aramis est devenu un évêque quelque peu libertin. Et Porthos s'est fâché avec d'Artagnan qui, tombé en disgrâce, vit aux crochets de Planchet. Or, le saviez-vous, d'Artagnan eut une fille, qu'il plaça aussitôt dans un couvent. Mais non ? Mais si ! C'est du cinéma ! Et Dumas aurait adoré ça.
Alors, que les grincheux passent leur chemin ! C'est un film pour rien. Ou presque. Pour jouer. Pour le plaisir. Donc pour l’essentiel.
Duels, chevauchées, complots. Des morceaux de bravoure qui ne sont là que pour la joie de batailler, traverser la France par ses forêts et déjouer, comme des gamins, les plans les plus retors. Avec, comme ça, au passage, entre deux cascades, un petit délire (le laboratoire des espions borgnes) et quelques vérités historiques qui sont dites... l’air de rien ! Ici, Tavernier retrouve l'insolence de Que la fête commence.
A la différence de Chéreau, qui superpose à l’intrigue de La Reine Margot sa propre vision d’auteur, Tavernier, lui, reste dans le ton des romans de Dumas. Tant et si bien que son histoire, complètement inventée semble sortir de la plume du romancier ! Car c'est l’univers de Dumas qui a la vedette, pas Tavernier (* Tavernier ne devait en être que le producteur et coscénariste. Il avait prépare ce film pour en offrir la réalisation à Riccardo Freda, qu'il admire. Mais, à 84 ans, le cinéaste italien a dû renoncer, apres quelques jours de tournage. Tavernier le remplaça au pied levé.).
Ainsi Mazarin, le roi, les mousquetaires... sont d'amusants fantoches. Pourtant, sous ta caricature, perce tout à coup la complexité de leur caractère. Entre Mazarin et le roi, sous la défiance de l'un et la sevérité de l’autre, se cache une admiration. Voire une affection... filiale ! Hardi ? Dumas, lui même, l’avait suggéré ! Mais c'est juste un clin d'œil.
Nous sommes au cœur de l’Histoire. Et au cœur d’une histoire jubilatoire. Deux faux complots en révèlent un vrai. Un poème nous conduit mais par hasard, sur une bonne piste. Les morts ressuscitent. Tout est possible ! Pourquoi pas ? Alors, les acteurs se déchaînent. On découvre un Mazarin génial : Luigi Proietti. Des mousquetaires vieillissants qui ont gardé le goût du risque. Un amoureux-poète ( Nils Tavernier ), féroce pamphlétaire mais chevalier craintif, vraie figure burlesque. Et, surtout, une Eloïse fougueuse, ingénue, justicière, Eloïse-l'ouragan. Eloïse-Sophie Marceau. Elle traverse le film avec une grâce évidente. Avec un tel plaisir qu’elle nous entraîne dans son sillage. Eloïse sort du couvent et ne sait pas se battre ? Sophie Marceau ferraille, sans technique, mais avec une telle énergie qu'elle finit par nous convaincre que l’audace vient à bout de tous les obstacles !
Sa vitalité est le plus bel atout du film. Car il rend, par contraste, plus sensible et plus amer le discret déclin de ceux qu’elle lance dans l'aventure. Bien sûr, La Fille de D‘Artagnan est un spectacle drôle et mouvementé. Mais c’est aussi un film aux couleurs d’automne, qui commence dans une aube blafarde et finit aux dernières lueurs du soleil. La joie de vivre se voile de nostalgie. Fourbus, oubliés, solitaires, les mousquetaires sont à l'âge où s'engager une nouvelle fois sur les chemins de leur jeunesse devient le plus dangereux des exploits D'Artagnan ne distingue d’abord en Eloïse que l'image de la femme qu'il a aimée. Constance Bonacieux. Puis il voit sa fille, devenue femme, et dont il ne sait rien. Comment se rapprocher d’une enfant que l’on n'a jamais vu grandir ? Si d’Artagnan part de nouveau sauver le roi, ce n’est plus pour l’honneur du royaume, mais pour reconquérir sa place dans le cœur de sa fille. Et la victoire d’Eloïse, c'est d’avoir soigné sa blessure d'amour propre: car à quoi bon être la fille du célèbre d’Artagnan si, au fond de soi-même, on ne connaît pas l’amour d’un père. Pour se retrouver, chacun veut épater l’autre.
Les rapports père-fille ou père-fils, Bertrand Tavernier les abordait de front ( mais sans convaincre) dans Daddy Nostalgie ou La Passion Béatrice. Et dans son premier et beau film, L‘Horloger de Saint-Paul.
Ici, il y a les rancœurs, le trop plein d’amour, le face à face souhaité mais douloureux. La même volonté de rire et de s’amuser pour oublier l’approche de la mort qu’affichait Sabine Azéma, venant rendre visite à son vieux père dans Un dimanche à la campagne. A travers ses films, Tavernier lui-même, qui appartient à un cinéma de tradition intimiste, semble vouloir séduire les figures paternelles de son enfance cinéphilique: John Ford, Michael Powell, les maîtres de la série B..: La Fille de D’Artagnan leur aurait plu.
Le propre d’une œuvre populaire est peut-être de dissimuler sa gravité sous une apparente futilité. Tavernier respecte cette tradition. Ses personnages, même ennemis, trouvent toujours un terrain commun: le cœur. Eloïse d’Artagnan et la Femme en rouge se comprennent, finalement. Même si l’une reste idéaliste (« On peut changer les gens ») et l’autre réaliste (« Oui, les gens bons peuvent devenir mauvais. Le contraire, jamais. »). Mais, avant de livrer leurs secrets, ils nous ont invités à suivre, à courir, sauter, ruser et rire avec eux. Car La Fille de D‘Artagnan, ne l’oublions pas, est d’abord un jeu. Alors, jouons •

Philippe Piazzo

Français (2h09). 
Réal. : Bertrand Tavernier. 
Scénario: Michel Léviant. d’après une idée originale de Riccardo Freda et Eric Poiridron.
Adapt. Michel Léviant, Bertrand Tavernier et Jean Cosmos.
Image: Patrick Blossier. 
Décors : Geoffroy Larcher. 
Costumes: Jacqueiine Moreau. 
Montage: Ariane Boegian. 
Musique : Philippe Sarde. 
Avec : Sophie Marceau (Eloise), Philippe Noiret (d’Artagnan), Jean-Luc Bideau (Athos), Raoul Billerey (Porthos), Sami Frey (Aramis), Luigi Proietti (Mazarin), Nils Tavernier (Quentin), Claude Rich (Le duc de Crassac), Charlotte Kady (La Femme en rouge), Jean-Paul Roussillon (Planchet). 
Prod. : Ciby 2000. Little Bear, TF1 Films Production. 
Distr. : Bac Films.


Sophie Marceau

Entretien
Doucement, elle fait son chemin. Et s’interroge, doute. Au risque de passer pour une emmerdeuse. Généreuse et passionnée.

“J’ai toujours peur de ne pas donner assez”

Apparemment, Sophie Marceau n’a pas changé d’emploi seulement de costume... La fille de D’Artagnan ne fait-elle pas enrager son père mousquetaire comme Vick, dans La Boum, son père dentiste ? Quatorze ans séparent pourtant les deux rôles, et un parcours d’actrice exemplaire. Pas facile, en effet, d’être vedette dès l’âge de 13 ans, de faire cinq millions d’entrées dès sa première apparition à l’écran et de «durer» dans le métier ! Sophie Marceau est un phénomène. Chez Zulawski (L‘Amour braque), chez Pialat (Police), elle se paye très tôt le luxe de casser son image de jeune fille sage, de jouer les prostituées et les hystériques, et elle ne décourage pas son public ! Elle se lance sur les planches avec Eurydice, de Jean Anouilh, et Pygmalion, de G.B.Shaw, et jamais les salles ne désemplissent ! C’est que, de personnage en personnage, Sophie Marceau a acquis la simplicité, la générosité et la lumière des grandes héroïnes populaires. Des grandes actrices populaires aussi...

TELERAMA: Vous refusez toujours de vous faire doubler sur les tournages. Même pour les scènes très périlleuses de La Fille de D’Artagnan. En quoi est-ce si important ?
SOPHIE MARCEAU: J’ai toujours peur de ne pas donner assez ! Vous savez, les acteurs pensent beaucoup à ça: donner, se donner... Ils ont instinctivement envie de partager leurs souffrances pour diminuer celles des autres: c’est en quelque sorte leur «utilité sociale»...

Mais La Fille de D’Artagnan n‘est-il pas, surtout, un filin de divertissement ?
Bien sûr que si ! C’est même ce qui m’a décidé à accepter le rôle ! Je pensais qu’au milieu de toutes ces intrigues de cape et d’épée, au moins, je ne m’ennuierais pas ! J’étais séduite, aussi, par cette héroïne romanesque, poussée hors du couvent par une espèce de grâce... Mais ne vous y trompez pas: si j’ai le rôle titre, je n’ai pas le rôle principal...

Ah bon ? Mais alors, vous vous sentez frustrée ?
Disons que, toute à la joie du projet, je ne m’étais rendu compte de rien à la lecture du scénario. Je n’avais même pas realisé à quel point mes dialogues manquaient d’esprit, comparés à ceux, truculents, de mes partenaires... Alors, forcément, sur le tournage, j’ai été un peu meurtrie. Bertrand Tavernier ne faisait pas plus attention à moi qu’aux autres et me répétait, d’ailleurs, qu’il n’avait jamais voulu avantager aucun personnage. Les comédiens, vous savez, sont souvent des écorchés vifs. Très vite, ils se montent la tête et trouvent bêtement que leur metteur en scène manque de cœur.

Pourquoi ?
Parce que l’échange se fait parfois à sens unique: un acteur sert un film de son mieux et n’en retire aucun enrichissement personnel. Ce n’est évidemment pas le cas pour La Fille de D'Artagnan, mais je dois bien avouer que certains films ne m’ont servi à rien. J’étais la bonniche de service... Maintenant, je demande des comptes. Un rôle, au cinéma, c’est trop important: ça vous prend un an de votre vie et c’est enregistré sur la pellicule pour toujours. Il faut être vigilant. Comme disait Bette Davis: «Pas de couilles, pas de gloire !»

Au risque de passer pour une emmerdeuse ?
Il faut se battre. Comme toujours dans la vie, on n’a rien sans rien. Moi, par exemple, je pose beaucoup de questions au cinéaste pourquoi suis-je dans telle ou telle scène, en quoi ma présence dans ce plan-ci ou ce plan-là est-elle nécessaire à la cohérence du personnage ?... Un film n’est fait que de détails: ça se travaille. Les producteurs commencent, heureusement, à s’en rendre compte: ils font plus volontiers récrire les scénarios qu’il y a dix ans. Ils exigent pour les acteurs des rôles plus nourris...

Ce n‘était pas le cas auparavant ?
Mais la plupart des scénaristes français écrivent surtout pour assouvir leurs fantasmes littéraires. A croire qu’ils ne nous aiment plus, nous, les acteurs. Que nous ne savons plus les faire rêver... Pourquoi n’utilise-t-on pas davantage au cinéma Béatrice Dalle ou Isabelle Adjani ? C’est pourtant en écrivant pour de grands acteurs populaires qu’on pourra peut-être faire renaître un grand cinéma populaire. A nous de rester vigilants.

Etre vigilant, c’est une idée fixe, chez vous...
Je suis entêtée: sur un tournage, on s’aperçoit souvent que les cinéastes ne connaissent rien au jeu du comédien. Ou s’en fichent. Il n’y a qu’à voir comment ils placent leur caméra... Or, pour saisir toute l’émotion d’un interprète, il n’y a jamais qu’une seule place pour la caméra: 30 centimètres de décalage et c’est 70 % d’émotion en moins. Sur le plateau, nous autres, acteurs, nous en apercevons immédiatement: nous avons un rapport instinctif, animal à l’objectif. Mais allez donc expliquer à un metteur en scène qu’il a mal filmé sa séquence ! Il se sent tout de suite agressé, se bloque. Alors, parfois, on abandonne. Il ne faudrait pas.

Vous êtes bien sûre de vous ! Vous avez souvent entamé la polémique sur la place de la caméra avec Zulawski, avec Pialat ?
J’ai eu la chance d’avoir toujours cru que la vie était un film, et les gens qui me regardaient des espèces de caméras... Aussi, dés le début, je me suis sentie à l’aise sur un plateau. Je n’ai pas forcément eu le courage, c’est vrai, d’imposer mon point de vue à chaque fois. Même si je l’ai toujours donné ! Pialat, alors, me traitait publiquement d’imbécile; mais il respectait, d’une certaine manière, ma franchise: c’est lui qui m’a convaincue qu’il ne fallait pas mentir, mais rester claire, propre, lucide.

C’est difficile dans ce métier ?
C’est la seule manière d’évoluer et de durer. De résister. Même si j’en ai encore le physique, j’aurai horreur de continuer à jouer, à 40 ans, les rôles de fille de 20. Quel mensonge ! Vieillir dans la vie et ne pas l’accepter sur l’écran ! Comment peut-on alors faire le point sur soi-même, se libérer de ses angoisses, avancer ? Et si on ne fait pas en permanence le point, si on ne travaille pas sur soi, comment progresser dans son art, comment y trouver sa place ?
En refusant d’affronter le réel, on commence par se tromper un peu dans un rôle. Le public vous pardonne gentiment. Et puis, dans un autre rôle, on se trompe davantage. Et les spectateurs vous lâchent, doucement. Un jour, plus personne ne vous engage. Parce que, même physiquement, â force de tricher, vous êtes devenue moins jolie. 
J’aime ce métier. J’y suis pourtant venue par hasard, à 13 ans, pour me faire de l’argent de poche... Pendant des années, j’aurais pu tout laisser tomber sans le moindre regret. Mais, maintenant, je me sens dans mon art comme en religion. Je sais que je n’ai pas droit à l’erreur. Si le pardon existe, pour nous, il n’y a pas de rédemption.

Comment vous est donc venu cet amour de l’art ?
Dans ce monde où l’on se perd soi-même sans cesse, où l’on est sans cesse confronté au manque de justice, j’ai réalisé peu à peu que les acteurs, comme n’importe quel artiste, étaient en quête de vérité, ça m’a bouleversé. Vous savez, je n’ai jamais rien appris. Je me suis formée sur le tas. Après le succes de La Boum, les copains me rendaient la vie si dure, au lycée, que j’ai tout quitté en seconde.
Sans jouer à Cosette, c’est difficile pour une adolescente timide de devenir soudain un personnage public. Personne n’a plus de rapport simple avec vous. On vous appelle « Sophie Marceau » et jamais plus Sophie tout court. En plus, « Marceau » n’est même pas mon vrai nom ! Je me suis sentie agressée par le succès. A l’époque, comme je vous l’ai dit, je me moquais éperdument d’être comédienne.
Mon rêve de petite fille était juste d’être intelligente: j’entendais par là d’avoir les mots pour « tout » dire, de devenir cultivée. Je suis issue d’un milieu modeste. J’habitais la banlieue parisienne. Mon père était routier. Il n’y avait pas beaucoup d’argent à la maison. La plupart des gosses de mon entourage zonaient dans la rue pour échapper aux problèmes quotidiens de la famille, aux engueulades. Entre nous, on parlait peu: la maîtrise d’un certain langage me semblait donc le comble du luxe.

Vous vous êtes rattrapée, aujourd hui ?
Je suis restée solitaire. Mais j’ai beaucoup lu. N’importe quoi, n’importe comment: comme tous les autodidactes. De nombreux jeunes m’ecrivent régulièrement pour me demander des conseils de lecture.

Alors ?
Ça dépend de leurs lettres, bien sûr, de ce que j’y devine. A une fille de 16 ans, j’ai conseillé Gombrowicz, la Déclaration des droits de l’homme illustrée par Folon, et le Tao.

Bigre !
J’ai besoin d’apprendre, de me fortifier par les livres. Ce métier, c’est comme une mèche. Une fois qu’elle est allumée, elle brûle vite, très vite. Et tout est consommé.

Mais vous disiez qu'être acteur, c'était aussi chercher la vérité ?
La vérité brûle, elle aussi.

Et fait mal ?
J’adore me réveiller le matin, voir la lumière, sentir battre le monde... Mais tout se prend à l’arraché, c’est vrai. On a l’impression d’être sans arrêt ralenti dans son élan par de vieilles manières de penser, de vieilles structures, dans un vieux monde à l’agonie. Enfin, on est tous si paumés, si perdus, qu’on va bien finir par retrouver un nouvel idéal et rêver encore à un avenir possible.

Votre idéal à vous ?
L’humilité. Parce que l’humilité, c’est notre seul moyen d’approcher la grâce.

Vous voilà bien mystique !
Mais aimer intensément la vie vous projette toujours dans un monde plus grand ! Un acteur doit s’accrocher désespérément à la vie. Sinon, comment tenir dans cet univers de cinéma plein de faux semblants, d’illusions. Pour un comédien, chaque prise, c’est un peu comme la fin du monde. Il est blessé à vif quand il se rend compte que ce n’est la fin du monde que pour lui...

Et qu’annonce, pour vous, la fin de l’année 94 ?
Le tournage, en Ecosse, de Braveheart, le nouveau film de Mel Gibson, avec Mel Gibson. Une histoire de patriote écossais opposé au roi d’Angleterre, au XIII° siècle. Et puis, j’espère, aussi, le dernier film d’Antonioni, d’après l’une de ses nouvelles. Il va s’agir de repousser mes limites hexagonales, et mes limites personnelles ! Je suis moi-même mon propre instrument. A moi d’en tirer la musique• 

Fabienne Pascaud