Télérama N°2484-20 août 1997

“Marquise”, de Véra Belmont
Entretien Sophie Marceau s’est identifiée au personnage de Marquise du Parc, comédienne du XVIIe siècle, illustre et indocile. Au point de critiquer vertement la réalisatrice.

Sophie sort ses griffes

Marquise », c’est la Du Parc, muse de Racine, une femme exceptionnelle qui fit craquer Louis XIV lui-même. «Marquise», c’est aussi l’un des personnages les plus mémorables que Sophie Marceau a eu à jouer dans sa (déjà) copieuse carrière. Marquise, c’est enfin un film pour lequel l’actrice a dû mener quelques rudes batailles...
Au jeu de l’interview, l’ex-égérie des boums années 80 cultive une verte sincérité. Elle a éliminé de son vocabulaire les adjectifs promotionnels et les enthousiasmes de commande. Visage sans fard et langue bien pendue, elle se livre avec un mélange d’ardeur et de réticence. On découvre une maturité zébrée d’éclairs maladroits d’adolescence.
Des contradictions, son parcours de jeune trentenaire en est plein. Lancée par une Boum historique, il y a dix-sept ans, Sophie Marceau construit son histoire en zigzag, selon une logique qu’elle est seule à connaître. Vingt tournages, et beaucoup de tâtonnements. Mais toujours, elle défend ses rôles en pasionaria, même dans des films qu’elle critique avec une belle intransigeance. Parfois, aussi, elle se cabre. «Comment pouvez-vous dénigrer Anna Karenine? Vous verrez, vous verrez dans dix ans!» Puis elle se reprend. Naïve, parfois confuse. Mais jamais faussaire.

TELERAMA: Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet de Marquise?
SOPHIE MARCEAU: Le rôle. La vie de Marquise est très riche. Elle a rencontré les plus grands créateurs de son temps: Molière, Racine... En plus, il y avait l’écriture de Gérard Mordillat: ses dialogues sont pleins d’esprit. De délicatesse. Et puis, c’est excitant de jouer une actrice. Je me retrouve dans Marquise. Le film est juste sur l’état de comédienne, sur le fait que, dans un personnage, on met son expérience mais aussi ce que l’on est. Cette fois, je suis peut-être un peu plus « à nu », parce que Marquise est une actrice, comme moi.

Sophie Marceau. De La Boum à la cour de Versailles, dix-sept années d’une carrière en zigzag.C’était un atout pour le tournage ?
Pas du tout: j’ai passé mon temps à résister à Véra Belmont ! Je bouillais. Sa mise en scène me paraissait absurde. Comme ses rapports avec les comédiens. Les vedettes lui importaient beaucoup, mais les autres... Et quand un réalisateur n’a pas la force de m’imposer son univers, à supposer qu’il en ait un, je suis ma route telle que je l’entends. Ça crée forcément des conflits.

L’acharnement de Marquise pour obtenir un rôle, il ressemble au vôtre, non ?
Qu’est-ce que vous voulez dire ?

A 18 ans, vous avez rompu un gros contrat avec la Gaumont pour faire un film d’auteur avec Zulawski, L’Amour braque.
Je l’ai payé au prix fort. On ne m’a pas fait de cadeaux.

Dans Police, Maurice Pialat a révélé un visage de vous surprenant: très dur, fermé, volontaire. C’est aussi le vôtre?
Peut-être... Dans la vie, je suis assez volontaire. Je pense qu’il faut savoir ce qu’on veut. Je ne laisse à personne le soin de décider pour moi.

Ça, c’est complètement Marquise...
Bien sûr ! Je ne m’en rends pas compte, mais je choisis forcément les rôles en fonction de ce que je suis, de ce que j’imagine pouvoir jouer.

Quel a été le rôle le plus éloigné de vous ?
Ah, tiens ! D’habitude, on me demande lequel était le plus proche de moi. Attendez... Le problème, c’est que ça n’a jamais été loin de moi. Au point, parfois, de nuire au film.

C’est-à-dire ?
J’incarne le personnage selon ma propre conception. Prenez Fanfan. Alexandre Jardin a un univers personnel. Pourtant, je me suis opposé à lui, je me suis «emparée» de son film, qui aurait dû être plus sombre, plus trouble et un peu plus pervers. Je l’ai «cassé». Instinctivement, j’ai tiré son histoire vers plus de lumière. Au fond, je ne voulais pas servir son propos. Je n’aurais pas dû faire ce film. C’est peut-être le seul truc pas très honnête que j’ai fait dans ma carrière: j’ai vraiment l’impression de l’avoir trahi.

Marquise fait tourner toutes les têtes de son temps ...Et Marquise ?
Ah non, pas du tout ! J’ai résisté à Véra Belmont, mais je n’ai jamais trahi le film. Au contraire. Je pense même que ce sont les acteurs qui ont sauvé ce film, qui l’ont «fait». Ils sont tous très très bons. Vraiment. Parce qu’il y a eu une vraie connivence. Lorsque cette confiance ne s’établit pas, la question qu’on peut se poser, c’est: «Est-ce qu’un acteur peut sauver un film à lui tout seul ?» Je crois que oui. En tout cas, avec un type de la stature de Robert Mitchum, bien souvent on se fout de la médiocre qualité du film. Sa présence suffit.

Pourquoi ne tournez-vous pas avec les réalisateurs de votre génération ?
Je vais vous dire: ils sont trop vieux pour moi ! Non, plus sérieusement: il faut leur demander, à eux, pourquoi ils ne veulent pas tourner avec moi. On ne se rencontre jamais. Ils ne me font pas lire leurs scénarios. Moi, je crois qu’ils seraient très contents de travailler avec moi.

Vous avez rencontré Arnaud Desplechin ? 
... Connais pas.

Marion Vernoux...
J’ai tourné Pacific Palisades: c’était son premier scénario.

Oui, mais réalisé par Bernard Schmitt. Ça change tout.
C’est vrai... C’est devenu un joli clip sur moi, et on se foutait complètement de l’histoire, qui était devenue incohérente. Bref, je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça: les jeunes réalisateurs français n’ont pas de rôles pour moi. Et, après tout, ils ont raison. Qu’est-ce que j’irais faire dans leurs films ? Moi, je déborde d’énergie ! J’ai l’impression que, chez eux, les personnages se contentent de parler tout le temps. J’ai un rêve, faire un film muet...

Vous ne semblez pas avoir très envie d’aller à leur rencontre. Avec eux, vous pourriez peut-être vivre d’autres expériences...
Pourquoi voulez-vous que je fasse d’autres films, d’abord? Ceux que j’ai faits ne vous plaisent pas? Ecoutez, je fais avec ce qu’il y a. Anna Karenine, Marquise... Plus un film américain, Starlight, qui n’est pas encore sorti. Pour une actrice, faire trois films comme ça, la même année, c’est fabuleux. Bien sûr, vous m’entendez râler. Forcément: rien n’est jamais parfait. Le cinéma, aujourd’hui, je crois que c’est un assemblage de hasards et de divertissement. Je viens de voir une file d’attente gigantesque devant un cinéma pour Menteur, menteur, avec Jim Carrey... Eh bien voilà, c’est ça que les gens attendent: voir un type faire le pitre pendant deux heures. Et quand on présente un film comme Anna Karenine, avec un sujet aussi fort, aussi humain, apparemment, ça n’intéresse personne. Pourtant, les gens qui l’ont vu en sont sortis bouleversés.

Jouer un rôle aussi beau que celui d’Anna Karenine, on comprend. Mais la mise en scène...
Je ne comprends pas du tout vos critères. Vous avez défendu Le bonheur est dans le pré, qui est d’une laideur totale, d’une telle vulgarité, et en plus, c’est un triomphe public... Anna Karenine, de Tolstoï, vous faites la fine bouche ! C’est le monde à l’envers. Je ne vous comprends pas, Vous avez tous pété les plombs?

Depuis Braveheart, de Mel Gibson, vous semblez tentée par l’Amérique.
C’est le hasard. Ils sont venus me chercher, c’est tout.

Vous n’êtes pas frustrée de n’apparaître que dix minutes dans ce film ?
C’était le contrat. C’était un rôle bref mais très intense. J’y ai trouvé mon compte. Mon personnage avait une belle histoire à défendre. Et puis, quel que soit le film, ce que je cherche, c’est progresser. La Boum a été le point de départ. Ça m’a donné, disons, une certaine «couleur». Mais c’est l’ensemble de ce que j’ai fait qui est important. Les films, c’est une partie seulement du rapport affectif que j’ai avec le public.

... à commencer par celle d’un certain Racine (Lambert Wilson), poète de son état.Pourquoi râlez-vous toujours autant après les tournages ?
Je suis critique sur tout. Je devrais peut être fermer mon bec un peu plus. Moi aussi, je fais des conneries. Après, je regrette.

Le tournage de La Fille de D’Artagnan, par exemple, s’était très bien passé. Pourtant, après, vous vous êtes brouillée avec Bertrand Tavernier.
Oh, c’est compliqué ! Il est charmant, ouvert... Je crois surtout qu’on n’était pas faits pour travailler ensemble. Tavernier a réalisé Que la fête commence, un des plus beaux films français: je le respecte beaucoup. Mais nos personnalités sont incompatibles.

Vous dites ça très souvent !
Je sais. Mais l’«osmose» sur un tournage, la plupart du temps, elle n’existe pas. Il faut quand même faire le film. Je n’ai jamais prétendu tout savoir. Mais, au moins par politesse, et par intérêt, j’essaie de cerner ce que je veux, moi. C’est déjà pas si facile.

Pour La Boum, il y a eu cette fameuse « osmose », ou bien étiez-vous encore très inconsciente ?
Les deux. Sur le plateau, Claude Pinoteau est quelqu’un de simple. Il est très proche de ses acteurs. On se parle. J’accepte son scénario. On y va. Le résultat correspond grosso modo à l’idée de départ. On n’est pas floué. Avec d’autres, les tournages sont aberrants. Pourtant, il y a des rôles qu’on ne peut pas refuser. On fonce. Quelles que soient les conditions. Le personnage de Marquise, je ne voulais pas passer à côté.

Il y a un film, très bon, que vous avez publiquement eu l’air de regretter: Police, de Maurice Pialat.
Euh... non. C’était un choix. Pialat: j’ai connu, j’ai vu, merci, au revoir.

Pourtant, à part lui, les trois Zulawski (L’ Amour braque, Mes nuits sont plus belles que vos jours et La Note bleue) et La Fille de D’Artagnan, il n’y a guère de films très marquants dans votre filmographie.
Ah, mais ça, c’est votre point de vue ! Pour moi, il reste aussi La Boum, Chouans !, Anna Karenine... Pour le public, L’Etudiante a compté. Quoi encore... Marquise, je crois, restera.

A la sortie de Chouans !, une fois de plus, vous n’étiez pas contente...
Peut-être, je ne me souviens plus... L’important, c’est que de Broca est un vrai cinéaste. Un égoïste aussi. Nos rapports ont été passionnels? Et alors? J’ai quand même aimé tourner avec lui, et c’est un de mes plus beaux rôles.

Et Par-delà les nuages, d’Antonioni ?
Lui, c’est un maître du cinéma. Mais le tournage était une expérience... bizarre. Il était très malade, et ne pouvait pas communiquer. Ça ne m’a pas tout à fait plu.

Egérie de Molière (Bernard Giraudeau, à droite), Marquise enflamme aussi Sa Majesté le Roi-Soleil (Thierry Lhermitte).Vous êtes vraiment dure.
Parfois, je crois même que je fous un peu la trouille aux réalisateurs ! J’ai l’impression que beaucoup ont peur des femmes. Donc, ils mettent en scène des filles «à problèmes». Chez Claude Sautet, que j’admire, les femmes sont bouleversantes parce qu’il en montre les fragilités et les fêlures. Romy Schneider était un personnage tragique. Emmanuelle Béart a la même intensité. Moi, je renvoie l’image d’une fille bien trop saine, même si je ne suis pas forcément aussi forte que l’on croit. Mais pas un réalisateur ne va m’imaginer torturée, «cassée»... D’ailleurs, ils n’ont pas tort. Je ne vais pas facilement dans cette direction. Pour trouver mes cassures, il faut se donner du mal.

Vous vous protégez ?
Ah non, vraiment pas ! A chaque film, je me donne à fond. J’en fais même trop. On me le reproche souvent. Ça les embarrasse, les metteurs en scène. Depuis mes débuts, je n’ai jamais eu à choisir entre quatre films. J’en ai fait un par an, en moyenne. Pas plus. Je suis même restée deux ans sans rien tourner. A 23 ans, j’étais en rade, et je me disais: «Si je ne tourne pas maintenant, qu’est-ce que ça sera plus tard !» Depuis quelques années seulement, c’est le rush.

Qu’est-ce que vous en espérez ?
De la passion. Je n’attends pas d’un réalisateur qu’il m’explique l’univers qu’il a dans la tête. Je veux qu’il m’y entraîne, d’emblée.

Propos recueillis par Cécile Mury et Philippe Piazzo


La vie tumultueuse de Marquise du Parc, actrice adulée sortie du ruisseau, vue sous un angle plus fantaisiste qu’historique.

Marquise 

De la gadoue des bas quartiers de Lyon aux dorures de la cour de Versailles: c’est l’ascension fulgurante de Marquise-Thérèse de Gorla, devenue Marquise du Parc par son mariage avec un comédien, puis simplement «Marquise», la tragédienne la plus célèbre de son temps... Sur l’itinéraire mouvementé de la belle actrice, on croise assez de personnages exceptionnels pour inspirer une fresque haute en couleur: un roi libertin (Louis XIV), un comédien-auteur-directeur de troupe (Molière), un musicien opportuniste (Lully), un poète janséniste d’une ambition sans limite (Racine) et même une empoisonneuse de haut vol (la Voisin). Ils sont tous là, dans ce divertissement qui ne prétend pas à la rigueur historique. Au contraire, comme le disent les auteurs, il s’agit d’un «jeu du portrait à ressemblance évitée». On perçoit l’Histoire sous la farce, mais on fait plus souvent la farce à l’Histoire. Ce parti pris de fantaisie a son revers: dès que la gravité pointe, elle tombe à plat. Il y a des moments douloureux, voire dramatiques dans la vie de Marquise, mais ils apparaissent comme désamorcés, après les prestations guignolesques d’un Louis XIV caricaturé à l’extrême par un Thierry Lhermitte aussi majestueux que, disons, dans... Les Bronzés.
Mais le personnage de Marquise est assez romanesque et fort pour résister à tout. Y compris à ces sautes de ton intempestives et à une mise en scène souvent plus illustrative qu’inspirée. Elle résiste, et, dans son sillage, finit par se dessiner une époque au langage chatoyant (savoureux dialogues de Gérard Mordillat !) et aux mœurs truculentes. On n’entendra pas les fameux vers de Corneille, fermement éconduit par l’héroïne que son grand âge rebutait («Marquise, si mon visage / A quelques traits un peu vieux / Souvenez-vous qu’à mon âge / Vous ne vaudrez guère mieux...»). Mais on assiste à la création d’Andromaque, écrit par un Racine (Lambert Wilson) fou amoureux de son interprète. On participe aux galères — privées et publiques — d’un Molière curieusement survolté (Bernard Giraudeau); on compatit aux malheurs de Gros René, le comédien cocu au grand cœur (Patrick Timsit).
Marquise, c’est le monde du théâtre, avec ses transes, ses bides et ses triomphes. Ses coups fourrés aussi: dans un décalque (hommage ?) de l’Eve de Mankiewicz, la vedette peut se faire doubler par sa camériste, qui prend sa place sur scène à la première occasion. Que serait ce film un peu inégal sans sa star, Sophie Marceau ? C’est peu dire qu’elle rayonne. Elle est parfaite en sauvageonne sortie du ruisseau. Insolente, fière, rebelle. Et belle à damner un Roi-Soleil.
Bernard Génin

Français (1h58). Réalisation: Véra Belmont. Scénario: Jean-François Josselin et Véra Belmont. Image: Jean-Marie Dreujou. Décors: Gianni Quaranta. Montage: Martine Giordano. Musique: Jordi Savall. Son: Alain Curvelier. Avec: Sophie Marceau (Marquise), Bernard Giraudeau (Molière), Lambert Wilson (Racine), Patrick Timsit (Gros René), Thierry Lhermitte (Louis XIV), Anémone (la Voisin), Remo Girone (LulIy). Prod.: Stephan Films. Distr.: AMLF.



Braveheart

Film américain de Mel Gibson (1995). Scénario: Mel Gibson et Randall Wallace. Image: John Toll. Musique: James Horner. Chrétiens-Médias:
adultes et adolescents. VF. 16/9. 
Mel Gibson: William Wallace. Sophie Marceau: la princesse Isabelle. Patrick McGoohan: Longshanks. Catherine McCormack: Murron.
Le genre. Chevaleresque.

L’histoire. Fils d’un modeste chevalier, William Wallace s’apprête à couler des jours heureux avec sa jeune femme, lorsque cette dernière est tuée de manière atroce par l’occupant anglais, qui tyrannise la population écossaise. Soutenu par une bande de gueux, le preux William constitue une véritable armée, avec laquelle, non content de bouter l’ennemi anglais hors d’Ecosse, il ravage le nord de l’Angleterre, et menace le trône du roi Edward 1er.
Ce que j’en pense. On peut parfaitement voir Braveheart comme une version «grunge» de Robin des bois. Balayées, les scènes convenues du film de cape et d’épée: ici, ça cogne, ça écartèle sans vergogne. Pour son deuxième film comme réalisateur, Mel Gibson a-t-il concocté un Mad Max médiéval? Pas vraiment. Autour de l’histoire vraie de William Wallace, héros de l’indépendance écossaise, conquise au XIVe siècle, il a imaginé une sorte de fresque épique où le romantisme se heurte sans cesse à une réalité guerrière particulièrement cruelle. Cette approche franche constitue la principale originalité du film. Mel Gibson mise tout sur la dimension évidemment héroïque du personnage qu’il interprète. Et, dans le genre, il s’en sort plutôt bien. Bien entendu, la star est omniprésente, occupant seule l’écran un plan sur deux. Ce qui est légèrement excessif, mais moins dérangeant que la nonchalance avec laquelle l’histoire est racontée. Autant les scènes de bataille sont tournées et montées avec une force et une virtuosité rares, autant se traînent des scènes inutilement explicatives. Sans parler des libertés que, selon certains historiens britanniques, le cinéaste aurait prises avec la vérité historique... Qu’importe: la passion et l’énergie de Mel Gibson font oublier ces défauts.
Jacques Morice