Video 7 n°40 déc.1984
MARCEAU DE CHOIX
Elle explose. Dans «Fort Saganne» en vidéo, et dans «Joyeuses
Pâques» au cinéma. Finies les gamineries de «La boum» qui avaient fait d'elle une ado lyopilisée pour France profonde. Aujourd'hui Sophie Marceau joue à féminité dévoilée. Et encore, on n'a pas vu le prochain Zulawski...
Un bar de l'avenue Montaigne, près des studios de RTL. Elle arrive à l'heure précise au rendez-vous. Tenue cool. Jeans délavés, baskets, pull marin, un grand sac fourre-tout à la main. Un joli minois. Le sourire aux lèvres. Elle commande un Coca-fraise. C'est Sophie Marceau. La petite fiancée de la France depuis «La boum». Malgré la gloire, elle a su garder sa simplicité, sa disponibilité aussi. Songez qu'elle achève les prises de vues de «L'amour braque» d'Andrzej Zulawski et quelle attaque «Police» de Maurice Pialat. Au lieu
de se reposer, Sophie a accepté notre rencontre, car la sortie de «Fort Saganne», en vidéocassette, lui tient à cîur. Cette énorme production (un budgetde plus de quatre milliards de centimes) a représenté pour elle une grande étape dans sa jeune carrière. Alors pas question de se dérober. «Fort Saganne» m'a permis de passer de l'adolescence à la maturité de devenir une jeune femme prête à toutes les audaces pour se faire aimer de l'homme de ses rêves, le lieutenant Charles Saganne, que campe Gérard Depardieu. C'est d'ailleurs grâce à lui que j'ai passé ce cap. Sans lui, j'aurais joué Madeleine comme j'ai joué Vic dans «La boum». Quand je me suis retrouvée pour la première fois face à Gérard, quand j'ai vu ses yeux, je me suis dit «Sophie, tu vas te planter complètement». Certaines personnes qui prétendaient très bien le connaître, m'avaient reconté un tas de choses plus ou moins fausses à son sujet, ce qui fait que je suis arrivée sur le plateau avec une certaine appréhension. D'emblée, il s'est comporté avec moi comme un grand frère! Ça m'a soulagée. J'ai découvert ce que c'était de jouer face à quelqu'un comme lui. Il se passe quelque chose, je ne sais pas quoi. On se sent capable de reculer très loin ses propres limites».
Plus question de faire un autre métier
La productrice Albina de Boisrouvray, le réalisateur Alain Corneau, offrent enfin à Sophie Marceau la possibilité de connaître une expérience exceptionnelle pour un tournage. En effet, la jeune actrice part en Tunisie et surtout dans le désert de Mauritanie. Une aventure rare dans le contexte du cinéma français. «Quatre-vingts personnes logées dans un vieux fort, dans le désert. Quatre par chambre. Une vraie colonie de vacances! C'était assez étonnant. On était loin de l'ambiance feutrée des studios parisiens. Les jours que j'ai vécus dans le désert m'ont permis de découvrir les difficultés et les conditions dans lesquelles se trouvent les populations du désert. Cela m'a enrichie. Et puis, avec Gérard Depardieu, mais aussi Catherine Deneuve et Philippe Noiret comme partenaires, on a envie de les égaler face aux caméras. Sur ce tournage, je n'en revenais pas: j 'adorais tellement le film, et mon rôle, que je me sentais capable de faire n'importe quoi. Pour la premièré fois, je suis arrivée à me concentrer. Il pouvait y avoir n'importe quel bruit sur le plateau, je n'entendais rien, je ne voyais rien... Maintenant, j'ai envie de jouer le maximum de personnages différents». La leçon de «Fort Saganne» pour Sophie: il n'est plus question de faire un autre métier que celui de comédienne. «C'est vrai, je suis prête à tout sacrifier pour réussir dans ce métier. Avant «Fort Saganne», on me collait une image de minette insupportable. Je me disais que si cela ne marchait plus un jour je serais capable d'envisager une carrière ailleurs. J'ai trop d'ambition pour ne pas continuer. Même si je dois devenir une figurante ratée, je continuerai!»
Les producteurs lui font les yeux doux
Ses parents, qui tiennent une brasserie à Sceaux, près de Paris, peuvent être fiers de leur Lolita. Ecolière studieuse, elle est allée un beau matin s'inscrire dans une agence de mannequins enfants, sans prévenir papa et maman. «J'ai porté des photos, pour me faire un peu d'argent de poche et j'ai attendu. Rien. Pas d'appel. Je me suis dit: tu t'es fait avoir. Quatre mois plus tard, on m'a appelée pour le casting de «La boum»». Elle rencontre le réalisateur Claude Pinoteau, qui pratique plusieurs tests avant de l'engager, car il auditionne des centaines de candidates. «J'ignorais tout du cinéma, dit Sophie. J'avais tout le temps besoin de me déguiser, d'inventer et de jouer des sketches, de faire rire les gens, mais c'était instinctif, sans aucune intention de devenir comédienne». Sorti discrètement, le film trouve son public. Le bouche à oreille fonctionne. «La boum» sera un succès en France, mais aussi dans le monde entier. A 14 ans, Sophie est condidérée comme la nouvelle Shirley Temple. Mais elle préfère ses études aux plateaux de cinéma. La mode est aux suites. En 1982, elle accepte «La boum 2», un succès qui lui vaut encore des milliers de lettres de jeunes spectateurs enthousiastes. Sophie tombe amoureuse de son partenaire Pierre Cosso. Ça boume pour elle. Les producteurs (qui ont gagné une quinzaine de milliards au total des deux films) lui font les yeux doux. Sophie abandonne le lycée, ne supportant plus de se faire enguirlander comme une gamine. Forte de son César du meilleur espoir féminin 83, elle se lance à fond sous les sunlights. Et puis, elle est désormais conseillée par Georges Baume, l'un des meilleurs agents artistiques du cinéma. (Alain Delon lui doit beaucoup par exemple). Il lui donne une image de vraie comédienne. On dit souvent que c'est dangereux de commencer trop tôt, trop vite au cinéma. Sophie est le cas contraire. Elle n'a pas été blasée par les honneurs et la célébrité. Elle veut jouir du plaisir de jouer la comédie, en alternant des films «commerciaux» et des œuvres plus marquées par la personnalité de leur auteur. Après Gérard Depardieu dans «Fort Saganne», elle est choisie par notre star nationale, Jean-Paul Belmondo, pour «Joyeuses Pâques» mis en scène Georges Lautner. «J'avais vu la pièce de théâtre écrite par Jean Poiret, que j'avais trouvée très drôle. Ce trio (avec Marie Laforêt) était amusant et la pièce pleine de quiproquos et de rebondissements. Jouer cette nana qui s'amuse avec les gens et qui finit par être attendrie par eux, me plaît beaucoup. C'est aussi un rôle bourré de tendresse et de gentillesse». Eté 84 aux studios de la Victorine, à Nice, Sophie Marceau ne s'ennuie pas avec Bébel, joyeux drille sur un plateau. «Jean-Paul était attentif à ce qu'il faisait, consciencieux, et sa devise était toujours faire du mieux possible. Quand nous avions de grandes scènes de comédie où il se passait plein de choses, je prenais vraiment un pied immense. Il donnait de l'énergie, ce qui est agréable pour le partenaire, et il y avait une complicité, une compréhension. Pendant toute la séquence, on n'arrêtait pas. Il y avait des moments, j'étais si heureuse que je jouais comme si j'étais sur une scène de théâtre».
«Dans «L'amour braque», avec Francis Huster, je serai une prostituée».
Les jours où elle ne tournait pas, Sophie débarquait sur le plateau pour regarder. «Je suis encore dans une période où je découvre ce métier. J'ai assisté aux cascades de Jean-Paul. C'était impressionnant de le voir se préparer le matin et d'accomplir ses exploits en voiture ou en bateau un moment après». «Joyeuses Pâques» s'achève à peine que Sophie est déjà sollicitée pour un autre projet. Andrzej Zulawski lui propose le rôle principal de «L'amour braque», une adaptation moderne de «L'idiot» de Dostoïevski, écrite par Etienne Roda-Gil (parolier de nombreuses chansons de Julien Clerc). Le réalisateur de «La femme publique», qui a transformé le jeu de Valérie Kaprisky, et avant d'Isabelle Adjani, a la réputation d'être une sorte de bourreau avec ses actrices. «C'est absolument ridicule, dit-elle. C'est un homme minutieux, subtile, honnête, qui refuse toute coquetterie avec ses comédiens. Il nous demande de nous investir complètement, d'aller au bout des choses. J'ai l'impression qu'il vous donne des clés, et qu'il vous appartient de trouver quelque part votre propre identité, votre jeu. C'est tout ou rien». Zulawski en fait une prostituée aux côtés de Francis Huster et de Tcheky Karyo. Un tournage presque secret de douze semaines, où Sophie s'est sentie parfaitement à l'aise. Pour «L'amour braque», elle a dû refuser une participation dans
«La septième cible» avec Lino Ventura, sous la direction de Claude Pinoteau. Des bruits ont circulé sur la mésentente à la suite de ce refus. «Je regrette que des gens manipulent nos propos afin de détruire l'amitié qui nous lie depuis «La boum». J'espère que cela va bientôt s'arranger. C'est quand même révoltant d'entendre certaines personnes dire des choses méchantes à mon égard».
Sophie Marceau a enchaîné, dès le 29 octobre, avec un autre film, «Police «, de Maurice Pialat. Partenaire, dans ce polar de trois milliards de centimes (produit par la Gaumont): Gérard Depardieu. Lui, un flic sympathique. Elle, une jeune fille bon chic, bon genre qui tombe amoureuse de Gérard. J'ai la chance que les choses viennent à moi, mais la chance n'est pas une fatalité, c'est aussi quelque chose qu'on provoque. Il faut savoir s'imposer tel qu'on est, et puis savoir que vous avez de la chance, pour pouvoir en jouer. Je n'ai lu que les soixante-dix pages du scénario de Maurice Pialat, mais ça me plaisait de travailler avec lui et de retrouver Gérard Depardieu».
Son souci: passer le permis de conduire
Le seul souci de Sophie: son permis de conduire ! Elle a une passion pour la voiture. «C'est la seule chose qui m'intéresse. Je m'ennuie quand je ne tourne pas. En règle générale, je ne sais pas vraiment vivre entre les films. Les plateaux sont mon refuge. En dehors, je me sens un peu perdue». A 18 ans (qu'elle a fêtés le 17 novembre dernier), Sophie s'installe incontestablement en tête du peloton des actrices de sa génération et rivalise avec ses aînées. Même l'étranger la réc!ame. Elle devrait tourner avec Ben Kings!ey («Gandhi») «La Favorite», d'après le roman «La nuit du sérail», qui la mènera dans les studios britanniques Ça boume pour Sophie.
ALAIN GRASSET