Vogue Hommes n°171 - Juillet 1994

Sophie Marceau se dévoile 

On la verra bientôt dans «La Fille de d'Artagnan» et elle va tourner avec Mel Gibson. Entre deux films, Sophie s'est confiée à Jacques Prim. Les politiciens, Bardot, la télé, la sexmania : un carton ! 

On peut se tutoyer ? 
Non. Je déteste qu'on me tutoie d'office. Les gens le font assez facilement et ça m'agace. Moi, j'adore vouvoyer. 

Vous êtes une star ? 
Oui... 

Dans Grosse Fatigue, Michel Blanc montre la notoriété sous son jour le plus inquiétant. Lorsqu'on vous aborde, ressentez- vous cela comme une agression ? 
Non... Non. Je l'ai ressenti les premières années parce que je ne savais pas très bien comment réagir. Je crois qu'il faut être calme. Si les gens sont impolis je les envoie balader, s'ils sont sympathiques, eh bien je les écoute et je leur dit: «Excusez-moi je suis pressée». Simplement, comme on s'adresse à son voisin ou à son inspecteur des impôts. 

Vanessa Paradis a connu un véritable calvaire à ses débuts. Elle était terriblement jeune pour vivre pareille expérience. Vous avez débuté pratiquement au même âge... 
Je crois qu'il y a un malentendu concernant Vanessa Paradis, parce qu'elle donne d'elle-même une image qui doit être éloignée de ce qu'elle est vraiment. C'est souvent le cas des chanteurs: ils doivent se créer un genre... Pour un acteur, le problème est différent. Son métier l'amène à changer de peau sans cesse, il ne ressent pas ce besoin. Vanessa a été projetée très vite au rang de star. Cela l'a peut-être isolée du monde, je ne l'ai jamais été.Dans mon cas ce fut très différent. Après «La Boum», j'ai continué l'école, on me photographiait dans des studios minables avec des maquilleurs épouvantables ! 

Vous vous apprêtez à tourner dans «Brave Heart», le second film de Mel Gibson, comment s'est passée la rencontre avec Gibson réalisateur ? 
Il a demandé à me rencontrer. Il m'a dit avoir vu trois de mes films «Mes nuits sont plus belles que vos jours», «Pour Sacha» et «Fanfan». Donc trois genres très différents. 

Vous l'imaginiez comme il est ? 
Oui. J'ai beaucoup d'admiration pour lui. Que ce soit dans «Hamlet», «Mad Max» ou «L'Arme fatale», je l'ai adoré. Il a un truc, une aura, une folie bien à lui. C'est un acteur formidable. 

Quel est votre rôle dans «Brave Heart» ? 
Le film s'inspire de personnages réels. Cela se passe au XIV° siècle entre le pays de Galles et l'Écosse, des pays assez pauvres qui essayent de lutter contre la tutelle anglaise. «Brave Heart» devient un héros en mourant pour sa cause: la liberté. Moi, je suis la princesse de Galles, mariée au fils du roi d'Angleterre. Je débarque dans son pays et m'ouvre à la vie. Évidemment, je tombe très amoureuse de lui ! Il faut dire que mon mari est un homo notoire, violent et insupportable. Il y a beaucoup de scènes de batailles. Voilà. C'est très brutal... 

Votre notoriété dépasse nos frontières, quels sont les pays les plus « fans » ? 
Un peu toute l'Asie: le Japon, la Corée, Taiwan, Hong-Kong, la Thaïlande. Là-bas, ils raffolent du star system. En dehors de l'Europe, il y a aussi l'Afrique du Nord, par exemple... 

Ils manifestent chacun leur admiration d'une façon qui doit leur être propre ! 
Les Italiens vous arrachent les fringues, les Japonais crient et pleurent, les Français sont plus discrets... 

Vous avez vu le film de Tarantino ? 
C'est un film violent et plutôt drôle, d'un humour très américain. J'aime bien les films violents. De là à dire que Tarantino est un grand metteur en scène... Il n'y a pas de plans intéressants, pas un mouvement de caméra, ce ne sont que des effets: gros plan sur la sonnette, sur le flingue, le crâne explose... c'est pas bouleversant, mais j'ai passé un bon moment. 

On a le sentiment que chaque réalisateur qui vous a fait travailler aurait aimé être votre Pygmalion et qu'aucun n'y soit véritablement parvenu. Pourquoi ? 
Je ne sais pas. Il faudrait leur poser la question ! La plupart des metteurs en scène avec lesquels j'ai tourné m'ont proposé de retravailler avec eux... Ils ne gardent pas un mauvais souvenir de moi, au contraire. Avec Pinoteau, j'ai tourné trois films, autant avec Zulawski et je sais qu'on a encore des choses à faire ensemble. La vérité, c'est que je ne suis pas la même qu'il y a deux mois, et je ne serai plus la même dans cinq mois. 

Lançons un message: avec qui aimeriez-vous bien tourner ? 
En France, Sautet. Je suis sûre qu'on peut très bien travailler ensemble. Il ne le sait pas encore... Ses deux derniers films sont utiles, intelligents et bien joués... 

Une majorité de Français vous souhaiteraient comme modèle pour le buste de Marianne. Ça vous plairaît de vous retrouver dans les mairies ? 
Oui, cela signifie que vous êtes adoptée, on fait de vous la première dame de France d'une certaine façon, c'est sympathique, même si ce pays m'horripile souvent... 

Qu'est-ce qui vous horripile ? 
Oh, beaucoup de choses... Je trouve la politique française assez lamentable... Les politiciens sont tous trop vieux, ils n'ont aucun programme. Il faut qu'ils prennent leur retraite, quels qu'ils soient, les socialistes, les RPR, tous... On ne sait plus pour qui voter, ça peut amener à des extrémités terribles. 

Vous soutenez les Verts. Ils offrent une alternative qui vous séduit ? 
Ce ne sont pas directement les Verts, je suis dans le groupe SPA, parce que là au moins, je sais ce que je défends. Et puis, j'ai sur tout envie qu'ils obtiennent un siège -au moins- aux Européennes. Je suis une citoyenne, je paie mes impôts, je paie mes contredanses, j'écoute la télé... Puisque j'ai la chance d'être connue, je me sens le devoir de dire quelque chose. 

Vous avez rencontré Brigitte Bardot ? 
Oui, grâce aux tourterelles. Je trouve qu'elle est un peu trop virulente. Parfois c'est même de la provoc à l'état pur. Elle est très sincère, mais populairement parlant; le message ne passe plus. Il faut savoir doser. On m'a souvent demandé de faire Sacrée Soirée pour aller défendre les animaux. Je refuse, parce que si je deviens la Pasionaria des tourterelles, en deux semaines on ne me demandera plus rien d'autre, et l'impact diminuera. 

Quand vous allez en Corée aux côtés de notre Président; vous y allez pourquoi ? Pas pour vendre le TGV tout-de-même ! 
J'y suis allée par curiosité. 

Bilan... 
Pas grand chose... 

Tonton a été gentil ? 
... Oui. 

C'est un bon acteur ? 
C'est plutôt gênant pour moi d'en parler parce que j'ai été invitée. Et puis je ne le connais pas assez. Je ne le juge que comme Président de la République. 

Vous ne ressentez plus le besoin de vous isoler à la campagne ? 
Moins maintenant. Je me suis rendu compte, depuis cinq ou six mois, que j'aime vraiment ce métier. Que j'aimerai le faire toute ma vie. Je l'ignorais avant. 

C'est à ce moment que vous avez commencé à peindre ? 
Non, je peins depuis huit-dix ans environ. Depuis deux ans, j'ai arrêté faute de place et de temps. C'est un vrai travail quotidien qui exige une grande discipline. 

Y a t-il certaines de vos toiles que vous avez envie de montrer ? 
Non. Je préfère les garder. En général, j'aime bien les avoir près de moi. 

Et si je vous en commande une ? 
Il suffit qu'on me demande ça pour que je perde tous mes moyens ! 

Quels sont vos peintres préférés ? 
Ils sont nombreux: Bosch, Goya, Velasquez, Botticelli. Chez moi, j'ai beaucoup de tableaux de peintres modernes. J'aime Hockney, Hopper... 

La mort du peintre anglais Francis Bacon vous a- t-elle affectée ? 
Je suis moins triste quand on meurt en laissant des choses derrière soi que lorsqu'il ne reste rien. 

Qu'est-ce que vous emportez sur un tournage ? 
Juste un sac. J'ai trois pantalons et trois T-shirts et ça me suffit ! Je n'ai pas à réfléchir à ce que je mets le matin. J'ai mon uniforme. L'habillement n'est vraiment pas mon occupation favorite. Je possède des vêtements, mais ce sont les mêmes depuis des années. 

Les hommes ? Vous aimez qu'ils s'habillent comment ? 
Comme ça leur va. 

Il n'y a pas de tenue idéale ? 
Non. Disons que je préfère les hommes qui ont du goût. 

Vous aimez les parfums ? 
Ah ça, j'aime les parfums ! D'ailleurs je me les fabrique, je mélange des huiles essentielles... 

Vos essences de prédilection ? 
J'aime ce qui est fleuri, le musc aussi, pour un homme c'est magnifique. 

Il y a un parfum masculin que vous appréciez particulièrement ? 
Encore une fois, ça dépend de l'homme qui le porte. Il y a des peaux qui s'adaptent très bien à certains parfums; mais d'abord, je déteste les hommes qui se parfument trop, ça c'est insupportable. Comment vous dire ? Je n'aime qu'un homme et qu'un parfum. Je ne suis pas compliquée, finalement... 

Que porte-t-il ? quel est son parfum ? 
Ben, je ne vais pas vous le dire ! C'est trop privé... 

Gardez-vous un souvenir d'interviews qui auraient été pénibles ? 
Ça m'est arrivé, il y a longtemps. Maintenant, je suis une grande fille. Je peux dire: «Écoutez, ça m'embête». 

Vous avez déjà fait des procès ? 
Oui, beaucoup. Parce que en France, on a la chance d'être protégés dans ce domaine. Dès qu'on parle de ma vie privée, j'attaque. Même s'ils disent la vérité. 

Lisez-vous la presse à scandale ? 
Non. J'achète peu de magazines ou de journaux. J'ai acheté Libé, Le Matin, aujourd'hui je lis plutôt Le Monde. Quand je prends l'avion, c'est le Herald Tribune, du moins ce que j'en comprends. J'ai du mal à trouver un journal qui m'intéresse. 

Vous regardez la télévision ? 
Très, très peu. Je choisis. Pour les infos, pour un film que j'ai envie de voir, une émission particulière et encore. Je l'allume de moins en moins. 

Quelles sont les émissions où l'on peut avoir la chance de vous apercevoir ? 
Je n'aime pas y aller. J'en fais de moins en moins. Parce que je me rends compte que ce n'est pas utile. 

Vous avez le choix ? Et les promos ? 
On a toujours le choix dans la vie. Quelles que soient les conséquences, qui parfois ne sont pas faciles à assumer... Moi, je refuse tout le temps. On essaie de vous mettre dans la tête que la pub ou la télévision c'est très important, je peux vous dire que non. Pendant le tournage de «La Fille de d'Artagnan», j'avais trois jours de libres, j'ai regardé le petit écran. J'étais triste, de mauvaise humeur et complètement idiote. Un metteur en scène que j'adore, John Carpenter, a dit: «Quand j'allume la télé, j'éteins mon esprit.» 

Et la radio ? 
Je n'ai pas de radio. 

Comment s'est déroulé le tournage de «La Fille de d'Artagnan» ? Difficile dit-on ? 
Surtout fatigant ! Tout d'abord, le tournage a eu du mal à démarrer: on a changé de metteur en scène et de pays en cours de route. Et puis, ce n'était pas de tout repos: je me bats en duel, je monte à cheval, je me bagarre ... C'était un rôle très complet, et chaque soir j'étais vraiment crevée, courbatue, bleue ! 

Et l'escrime ? 
Formidable. Entre l'art martial et la danse, un sport noble et très beau. 

Ça vous aurait plu d'être Margot ? 
Je ne crois pas que ce soit un rôle pour moi. Mais je trouve que c'est un film intéressant. J'ai passé un bon moment. 

Adjani, vous l'aimez bien ? 
Oui. Je ne sais pas où elle va, mais... 

Lorsqu'on interroge les Français sur les stars, votre nom et celui d'Isabelle Adjani reviennent souvent... 
On a deux trajectoires différentes. Les gens aiment bien vous comparer à quelqu'un, mais nous sommes fondamentalement différentes. 

Vous l'avez déjà rencontrée ? 
Jamais. 

Avez-vous peur de vieillir ? 
Je vous réponds non, mais si demain on apprend qu'une pilule d'éternelle jeunesse a été inventée, je cours l'acheter ! 

Un métier que vous auriez aimé faire ? 
Tout: chauffeur, chef d'orchestre, écrivain, peintre, serveur, taxi ... Je vous jure, j'aurais pu faire n'importe quoi, je l'aurais fait vachement bien. 

Justement, je cherche une femme de ménage... 
Je fais très mal le ménage 

Quel est votre plus gros défaut ? 
... Je ne vous le dirai pas... 

Le bouddhisme est à la mode. On vous a associée à cette «bouddhamania». Vous êtes vraiment bouddhiste ? 
On parle du bouddhisme comme d'une religion. D'abord ça n'en est pas une, c'est une philosophie. Chacun peut la pratiquer comme il l'entend. 

Pourquoi avez-vous ce détachement vis-à-vis de la religion ? 
Parce qu'ils ont été insupportables, tous ces cathos. Il faut moderniser tout cela. En même temps, je ne pense pas que l'on puisse vivre sans mysticisme. Comme on ne peut pas vivre sans nourriture ou sans art. On en a besoin. Il faudrait réussir à bien l'enseigner, mais comment ? 

Vous croyez au destin ? 
...Mmm, je ne sais pas. Non, je crois plutôt au travail. 

Vous avez de la chance ? 
Non, pas particulièrement. Mais il y a beaucoup de justice dans ma vie. Si je fais des choses, il y a un résultat. Je sais que si je ne fais rien, rien ne m'arrivera. 

Superstitieuse ? 
Oui, un peu. 

Une question qui laisse la France haletante: quand serez-vous maman ? 
J'ai bien envie. Je pense que ça pourra être mon plus grand bonheur. 

Il ou elle s'appelera comment ? 
Ça je ne le dis pas, ça porte malheur. Non, non. 

Votre vœu le plus cher pour cette fin de siècle ? 
C'est trop privé, trop intime. Je ne peux pas répondre 

Films cultes que vous avez adorés 
«
Théorème» de Pasolini, «Fanny et Alexandre» de Bergman, «Huit et Demi» de Fellini, «Blade Runner», «Alien», «Terminator», et «Le Silence des agneaux», certainement celui qui m'a le plus marquée dernièrement. Mais également les comédies musicales américaines avec Fred Astaire... 

Un pays où vous aimeriez habiter ? 
L'Italie peut-être. 

Vous vous plaignez de l'image de la France à l'étranger, l'Italie ce n'est pas terrible en ce moment... 
Oui, mais ils ont un cinéma dont on recommence à parler, comme l'Angleterre ou l'Espagne. Ils étaient si bas, ils ne pouvaient que remonter. Nous on flotte, peinards, contents de nous. 

C. Bouquet s'est plaint, les Français n'osent pas lui mettre la main aux fesses... 
Oui, eh bien avec moi, qu'ils essayent seulement ! 

Le sexe est un sujet qui vous inspire ? 
Tout est tellement fondé sur le sexe aujourd'hui, qu'on a réussi à provoquer des complexes terribles chez les gens. Le cul est partout. Arrêtons ! j'en ai marre qu'on parle de ça. On impose des canons, il faut être comme-ci, avoir des nénés comme ça, et si on n'est pas ainsi on est con. Ils sont fous, les mecs dans les pubs. Non mais attendez, maintenant les hommes font des strip-tease à la télé ! 

Où serez-vous cet été ? 
En Corrèze, en vacances, et après je pars en Irlande pour tourner. 

Propos recueillis par Jacques Prim.