Vogue Paris - Août 2003

IL Y A bien eu Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Juliette Binoche ou encore Vanessa Paradis. Sans parler d’Audrey Hepburn, Elizabeth Taylor ou Madonna. Puis plus rien. Pendant huit ans exactement, pas une seule star n’a fait la couverture de Vogue. Parce que les mannequins sont des ersatz précieux, certains même, comme Kate Moss, de sérieuses rivales pour des déesses d’Hollywood en froid avec le glamour, pas une actrice n’a incarné l’esprit de notre journal. Fatalité terne ou choix délibéré, ce mois-ci, nous avons choisi de renouer avec les étoiles. Beauté exténuante et française, actrice libre et populaire, le visage de Sophie Marceau s’est imposé. Coup du hasard, Marceau, idole adolescente sous Mitterrand, fait ses premiers pas dans Vogue alors que la mode enfonce le clou du retour des années 8o sur les podiums, pris d’assaut par des wondergirls en leggings et dentelles stretch, taille étranglée et bouche fuchsia. Fantaisie de saison ou tendance lourde, ce numéro célèbre les golden eighties au filtre de 2003. On dit que se frotter à la nouveauté est une prise de risque: si Sophie Marceau n’a heureusement rien d’un péril pour une couverture, la cigarette coincée à la commissure de ses lèvres abricot a beaucoup divisé la rédaction, et pourrait s’avérer bien plus dangereuse. Dangereuse pour l’organisme bien sûr, mais aussi dangereuse pour tous ceux qui s’adonnent aux plaisirs d’une cigarette en public. Il n’est qu’à voir la campagne d’«outing» lancée aux États-Unis par la Smoke Free Movies à l’encontre des stars accusées de promouvoir la consommation de tabac. Nous avons opté pour la beauté d’une image et pour la liberté. Conscients, bien évidemment, on ne le répétera jamais assez, que fumer est dangereux pour la santé.
Marçeau, LA VÉRITÉ
Elle suscite tendresse populaire et agacements chroniques. Son sex-appeal provoque des courts-circuits dans les yeux des hommes, et les femmes comprennent.
Sophie Marceau, 36 ans, actrice évidente, nature sans filtre à l’affût d’autrui et idéal de Française pour “Time Magazine”, existe sans tricher.
IL Y A SA PEAU AMBRÉE qu’on devine lisse au toucher. Ses yeux vaguement d’Orient, entre vert et sombre, qui jettent le Japon à ses pieds. Les mains impeccables, exit le vernis, qui brassent l’air, et les petit souffles sous la frange soyeuse, signes extérieurs des méninges à l’effort d’une nature obstinée qui veut donner du sens à sa sensibilité. Il y a sa voix, brûlante et posée, qu’on aimerait emporter. La ligne juvénile qui relie le menton au cou. Et son sourire, rafraîchissant comme un spray, à éteindre les étoiles et noyer les préjugés.
Une fois dans la rue, la mémoire remâche ces images, comme on ressasse des cartes postales des années après le voyage, seuls souvenirs qui subsistent d’un moment qu’on ne voudra pas oublier. Deux heures plus tôt, Sophie Marceau passait la porte de l’hôtel Costes, se faufilait, tel un chat, parmi la faune branchée, avec l’assurance de celles qui ont l’habitude qu’on les dévisage. Elle s’est installée dans un fauteuil en velours cramoisi, près de l’ascenseur. Les clients passent, les coups d’œil pleuvent, Marceau les happe au vol, sans moufter. Elle irradie quelque chose qui nous échappe, qui lui échappe à elle-même. C’est son talent. «Je ne vois pas ce que les gens me trouvent. Si je n’étais pas Sophie Marceau et que je regardais Sophie Marceau, elle m’agacerait, dit-elle. Son côté un peu nez pointu, l’impression d’un manque de franchise, de totale clarté. La voix sonne faux, et le physique peut parfois m’énerver. Je m’observe et je ne me comprends pas.»
Sophie Marceau est une présence avant tout. Une beauté saisissante, simple donc universelle. Un mètre soixante-douze de volupté bleu-blanc-rouge, la chair d’une certaine «francitude» érigée patrimoine national. Un seigneur du parfum même pensé à elle pour incarner son «Champs-Elysées». «Sophie Marceau est la Parisienne, dixit Guerlain. Un esprit insolent, libre et frondeur dans un corps à la fois ardent et lascif qui bouge divinement.» La Marceau, Marianne en puissance, mascotte du chic à la française ? «Je ne suis pas obsédée par mon image, je ne me perds pas là-dedans. Je ne deviens pas quelqu’un parce que j’enfile tel pantalon ou telle robe. D’ailleurs, la plupart du temps, je me plante. On n’a jamais parlé de moi comme une figure de mode ou un modèle d’élégance.»
Treize ans à peine, Sophie, alors pas encore Marceau, tente une percée à mobylette hors de Gentilly, cadre de vie d’une famille ouvrière classique, père routier, mère vendeuse. Au bout du chemin, Paris et le casting de “La boum”, comédie marshmallow efficace qui a squatté le cœur de millions d’adolescents. La suite, tout le monde la connaît. Le haut de l’affiche, toujours, à côté de Depardieu, Deneuve, Noiret ou Belmondo; la collision passionnelle avec Zulawski, dix-sept ans de liaison, des turbulences, quatre films, un enfant; une franchise maladroite, des bravades en direct, des choix parfois déconcertants, quelques chicanes médiatisées, et, malgré tout, une popularité en béton.

«Ce qui ressort de son incroyable statut, c’est que depuis l’âge de douze ans et demi, elle n’a jamais cessé d’exister, dit Danièle Thompson, réalisatrice, coscénariste de “La boum”. C’est rare. Le passage de l’adolescence à l’âge adulte chez les enfants stars peut s’avérer fatal: prenez Shirley Temple, Tatum O’Neal ou Jackie Coogan, l’enfant du “Kid”. Sophie, elle, a une trajectoire miraculeuse. Il n’y a jamais eu de désamour. Ce n’est pas une actrice qu’on admire de loin. Elle est bluffante, mais pas intimidante. Elle a fait des gaffes, s’est gourée de speech à Cannes, tout ça n’est rien. Les gens crachent un peu de venin, puis ils oublient. Elle fait partie de la famille. Sans doute parce qu’elle a su rester naturelle en prenant de l’expérience.»
«Au début de ma carrière, se souvient Sophie Marceau, Francis Huster m’avait appelée. Il m’a dit, “des filles comme toi, il y en a des millions. Il faut que tu bosses, que tu te cultives si tu veux arriver à quelque chose dans ce métier.” Je suis allée au cours Florent, mais je ne m’y suis pas sentie à ma place. Je suis faite pour apprendre sur le tas, pour le “sans filet”. Ma vie est comme ça.»
De “L’Amour braque” à “Par-delà les nuages”, de “Police” à “La Fidélité” au cinéma, en passant par “Pygmalion”, au théâtre, Sophie Marceau, en bon petit soldat, la foi intacte, guidée par Pialat, Antonioni, Tavernier, Wilson et par-dessus tout Zulawski, s’est appliquée à traquer la vérité. A laisser les choses de la vie traverser son corps pour rebondir sur l’écran, à leur juste intensité, grâce à son lien irrationnel avec la caméra. Au fil des rôles, Marceau l’actrice exulte de naturel, inconsciente d’elle-même, s’oublie sans hystérie, frôlant parfois, du bout de son aile, l’expressionnisme appuyé d’une héroïne du muet, séquelles de ses immersions à répétition dans l’univers outré du réalisateur de “L’important c’est d’aimer”.
«Au-delà de son talent indéniable, Sophie est un idéal de partenaire, dit Pascal Greggory, son mari dans “La Fidélité”. Elle n’est ni narcissique ni égocentrique, ce qui caractérise pourtant les actrices. Elle l’es juste suffisamment pour se perdre dans ses personnages, mais elle reste généreuse d’elle-même. Sur le plateau, elle est joyeuse, rassurante, elle prend les choses en main, ne fait jamais peser son aura de star sur les autres. Ce tournage coïncidait avec la fin de son histoire avec Zulawski. C’était à la fois délicat et inspiré. On sentait une immense complicité entre eux. Il l’appelait “bonhomme”, elle se laissait complètement porter.» A propos de Zulawski, Sophie Marceau dit: «Il m’a donné la possibilité d’aller plus loin dans ce que je suis. Quitte à adapter un rôle. Il creuse ce que vous êtes, comme Pialat. Ça peut basculer dans l‘extrême, mais, au final, l’expérience place l’acteur sur le chemin de la liberté.» Elle ne se défend pas d’avoir été une femme sous influence. Au contraire. Elle parle de choix assumé, de clause de fonctionnement. «J’ai besoin d’être confrontée à des caractères forts, qui ont de la poigne. Là, je me soumets, dit-elle. Sinon, je deviens un peu rebelle, un peu française, le mauvais caractère, le sens de la contradiction, l’inclination à la prise de tête. A côté de ça, il faut qu’on me fiche la paix pour que je puisse faire ce que je veux. C’est une question de dosage. Trop d’indifférence, trop de liberté me perturbent. J’ai l'impression de ne pas compter assez.»

Dans le sillage de ses vingt-trois ans de carrière, force est d’admettre que Sophie Marceau s’est taillé une filmographie moins étincelante que le feu de sa gloire: peu de films qui ont tatoué la mémoire, des bluettes grand public (Belphégor, L’Étudiante, Marquise), des plâtres essuyés chez un Alexandre jardin qui s’improvise réalisateur (Fanfan), et des «non» assumés à Chéreau (Ceux qui m’aiment prendront le train) ou Rappeneau (Cyrano) ont creusé le fossé entre l’actrice et la critique, sans entamer, il est vrai, la ferveur d’un public toujours prêt à l’aduler. Avec ou sans film.
«J’ai du mal à me projeter dans des rôles aux antipodes de ce que je suis. Peut-être que je personnalise trop les choses ? En ce moment, par exemple, on me propose beaucoup de rôles de mères qui perdent leur enfant. Même si l’on me dit que c’est un exorcisme formidable, je ne peux pas vivre dans cette douleur pendant trois ou quatre mois. Idem avec Chéreau, dont j’aime le travail. Je ne me voyais pas dans ce personnage, dans cet univers. J’étais perdue là-dedans. Je suis assez classique dans mes choix. Souvent, je me dis que je devrais oser des choses plus audacieuses, plus inattendues. Je ne suis pas aussi aventurière que certaines actrices, Dieu sait pourtant si je n’ai pas peur de prendre des risques.»
Un talent gros comme le Ritz sclérosé par de mauvais choix serait-il le premier paradoxe de Sophie Marceau ? «Je suis contradictoire, un peu ceci et son contraire. Je suis très attachée à l’éducation, aux bonnes manières, au respect de l’autre que je transmets à mes enfants.
Je peux être chieuse sur des détails: je ne bois pas de vin dans un verre à eau, je ne tutoie pas quand je ne connais pas... A côté de ça, il ne faut pas qu’on vienne me marcher sur les pieds. Je ne veux pas me laisser envahir par la rapidité des choses, la vulgarité.»
Dès l’allusion aux crocs acérés de la critique, aux bouderies du milieu du cinéma — César du meilleur espoir en 1984, elle n’a jamais été nominée depuis — , une malice secrète fait un instant briller ses yeux et sursauter ses sourcils en traits de fusain.
«Je suis toujours attaquée par les mêmes journalistes. Ils ont leurs chevaux de bataille et il n’y a rien à faire. Ils ne peuvent pas se contredire car changer d’avis, ce serait avoir l’air idiot. Pour ce qui est des Césars, de l’absence de reconnaissance, ce n’est pas mon problème. Vingt ans de carrière, pas une nomination: quand c’est si gros, ça veut forcément dire quelque chose. Ils ont leurs têtes, je m’en fiche. Je ne suis pas douillette.» Avant de partir, Sophie Marceau allume une dernière cigarette aussi fine qu’une tige de blé, tire sur les manches de son pull en mohair bleu tendre, complice de ses rondeurs de pin-up gommées taille 38. Elle parle de sa nouvelle maison, des rafales de rendez-vous avec le plombier, du petit déjeuner avec ses enfants, des pages qu’elle écrit chaque jour et qu’elle stocke dans un tiroir. Un livre peut-être, ou un film, elle ne sait pas. Elle parle de sa phobie du temps gâché, de son besoin d’être active, tout le temps, de cibler le présent. Une énergie de la certitude et un courage à l’épreuve des flèches qui la poussent à commettre un roman, “Menteuse”, ou un album à l’intitulé prémonitoire, «Berezina». Elle parle de ses coups de cœur, bat froid le plan de carrière. Elle dit qu’elle préfère se projeter à quatre-vingts ans plutôt que de se regarder quand elle en avait quinze. On lui parle de sa froideur impressionnante. Elle répond timidité, politesse. Celle en qui un célèbre quotidien voyait «l’assurance de celles qui se foutent de tout», l’incarnation d’une fraîcheur au menthol qu’on chérit comme notre adolescence, finira par donner un coup de canif dans son image encombrante d’inconséquente aux joues roses.
«Les moments les plus troublants de ma vie, ce sont les moments où tout va trop bien. Je préfère l’adversité, elle est plus juste. J’y trouve une force, même, parce qu’il y a des vérités qui se dévoilent, on va au fond des choses. Je me méfie des parenthèses enchantées, de l’eau trop calme. J’y crois pas. Je ne crains pas de me laisser aller à la dépression. On a toutes les raisons de déprimer. Il suffit de passer deux heures dans les embouteillages pour devenir dingue. Ceux qui n’expriment jamais leur mécontentement sont des grands névrosés. La déprime, la souffrance, la peur, font partie du caractère humain. Ça, je le sais.» Sophie Marceau a donc conscience qu’à l’être parfaitement sain psychiquement et physiquement, manque un savoir essentiel. Qu’un minimum de déséquilibre s’impose. On la regarde une dernière fois, on pense à cette phrase de Malraux, «L’homme est ce qu’il fait». La vérité ? Sophie Marceau, elle, peut bien faire ce qu’elle veut. Elle est.
Par OLIVIER LALANNE,
photographes INEZ VAN LAMSWEERDE & VINOODH MATADIN,
réalisation CARINE ROITFELD.