TGV n°70 - décembre 2004
« Ce qui se dégage de moi ou de mes personnages m’agace »
Sophie Marceau
Adorée ou décriée, respectée ou critiquée, valsant du populaire au film d’auteur, de Pialat à
James Bond, Sophie Marceau reste l’actrice préférée des Français. A l’heure où sort
A ce soir son dernier film très intimiste, l’actrice semble plus mesurée, parle davantage d’elle, moins des autres.
Supportez-vous les critiques négatives?
Je n’en ai pas eu beaucoup. Je me vante, mais c’est vrai... Celles que j’ai lues m’ont fait de la peine, bien sûr. Avec le recul, on s’aperçoit que la presse peut refléter une certaine vérité qui, en premier lieu, vous avait échappé.
Avez-vous déjà été trahie par un journaliste?
Cela m’est arrivé, mais ce n’est pas toujours intentionnel. Le langage parlé n’a rien à voir avec l’écrit. Aussi fidèles soient-elles, les retranscriptions des journalistes ne rendent pas toujours l’humeur ni le ton juste de la rencontre. J’ai plutôt de très bons rapports avec eux. J’ai l’impression d’avoir tout dit, et pourtant les gens continuent à me poser les mêmes questions, comme s’il y avait encore des zones d’ombre, comme s’ils n’avaient pas encore compris le personnage. Je réponds aux interviews davantage avec le cœur qu’avec la tête. Je parle et, après, je réfléchis On m’a souvent conseillé de procéder différemment, mais j’oublie et après je me dis «Merde, tu aurais dû réfléchir!» (Rires.) Je préfère mon métier au vôtre. Si j’étais intervieweur, je n’oserais pas m’introduire dans la vie des gens, je suis un peu pudique.
Une actrice pudique, c’est un paradoxe...
En tant que réalisatrice, par exemple (elle a réalisé Parlez-moi
d’amour, NDLR), j’étais pudique avec mes acteurs. Je n’osais pas plonger dans leur regard, j’avais peur de les gêner. Je n’étais pas assez intrusive. Alors qu’en tant qu’actrice, justement, j’aime bien sentir le regard du réalisateur. Un acteur, comme un enfant, a besoin d’être réconforté, de savoir que le metteur en scène est conscient de toute l’intimité que vous lui donnez. En revanche, quand on appuie trop sur les points faibles d’un acteur, cela peut faire vraiment mal. Ce n’est libérateur que si on est consentant, comme en amour. Sinon, c’est un acte brutal.
Avez-vous déjà été confrontée à cette brutalité?
Oui, mais j’étais en demande, je voulais que ce soit projeté sur grand écran, je voulais voir le monstre, en quelque sorte. J’ai profondément ancré en moi un sentiment de soumission, j’aime me soumettre à quelque chose de plus fort. Mais certains réalisateurs prennent et ne donnent rien. Là, je ne suis pas d’accord.
Comme Maurice Pialat?
Non, cela s’était très bien passé sur le tournage.
On vous rappelle souvent cette vieille histoire de mésentente avec lui (pour le film
Police), mais on ne vous demande jamais si vous aimez son cinéma...
Je n’ai pas tout vu, mais j’aime bien. Il a fait de son cinéma quelque chose de très différent, de plus charnel, plus cru, plus mordant. Il détestait ce qui était déjà vu, il voulait déstructurer pour arriver au plus près d’une vérité. Je le comprends, son cinéma a fait beaucoup de bien, il a aidé à casser certains codes. Comme quand les actrices se regardent vingt fois dans le miroir avant de verser une larme... Aujourd’hui, on ne peut plus tricher, il faut aller au cœur des choses.
Vous aviez refusé, il y a quelques années, un rôle dans Ceux qui m’aiment prendront le
train, de Patrice Chéreau. Etait-ce par peur?
J’aime beaucoup Chéreau, mais je sentais que ce personnage n’était pas pour moi. Peut-être que je ne le comprenais pas, psychologiquement. Si j’avais eu peur, comme vous le dites, je n’aurais jamais accepté de jouer avec Pialat, Zulawski ou même Antonioni. Au contraire, ces gens-là me parlaient, me comprenaient et étaient généreux, quoi qu’on en dise.
Vous aviez, parait-il, écrit à Kubrlck pour Jouer dans Eyes Wide Shut?
Absolument pas. Je n’ai jamais écrit à un réalisateur, je suis trop timide. J’ai entendu dire qu’il tournait un film, mon nom circulait, nous avons envoyé des photos, c’est tout.
On vous sait aimée par le public. Sentez-vous la même affection de la part des professionnels?
Cela se fait sur le temps. A certains moments d’une carrière, vous n’intéressez pas les autres, ils ne vous pigent pas. Vous n’êtes pas celle qu’ils cherchent, vos routes ne se croisent pas. Moi, je suis lente, timide, je ne sors pas de chez moi facilement pour me lancer dans un film. J’ai besoin de temps pour m’ouvrir, faire confiance, oser jouer tel ou tel rôle.
Comment jugez-vous vos prestations d’actrice?
Je ne regarde pas mes films. Quand je tombe dessus par hasard, je me demande si je fais vraiment ce métier depuis vingt ans ! Non pas que je pense que je sois une mauvaise actrice, cela n’a rien à voir... Mais ce qui se dégage de moi ou de mes personnages m’agace.
Il paraît que vous vous regardez souvent dans la glace...
Oui, mais ce n’est pas narcissique. C’est plutôt pour avoir un petit moment avec moi-même, je me parle, je suis un peu schizophrène... Et cela depuis que je suis enfant. Sur un tournage, en tant qu’actrice, on est constamment regardée, éclairée... Dans la vie, on a parfois envie de lâcher, de ne pas être maquillée, de n’être rien.
Il y a quelques mois, Paris Match a organisé une rencontre entre Brigitte Bardot et Isabelle Adjani. Seriez-vous favorable à ce genre de proposition ?
Ça, c’est Paris Match... A priori, je ne vois pas trop le rapport entre Bardot et Adjani ! (Rires.) Mais, si elles se trouvent quelques affinités, pourquoi pas... J’ai déjà rencontré Bardot, nous étions en pleine action pour la sauvegarde des tourterelles.
Politiquement, vous n’êtes pas tout à fait sur la même longueur d’onde...
Je n’ai pas bien suivi l’affaire Bardot, son livre, ses choix. c’est une personne publique, elle a ses opinions, on les lui demande, elle les livre, cela fait partie de sa nature, d’être un peu recluse, de ne pas trop aimer l’humanité et de se consacrer davantage à des êtres qui ne pensent pas, ne se contredisent pas. Tant qu’elle ne va pas faire de discours pour Le Pen, elle est libre. Le talent n’a rien à voir ni avec la bonté ni avec l’intelligence. Je préfère m’intéresser au talent des gens plutôt qu’à leurs opinions, tant qu’elles ne me sont pas imposées.
Vous êtes plus virulente quand il s’agit du Front national. En écrivant un livre, Brigitte Bardot n’impose-t-elle pas ses opinions?
Vous avez raison, elle les met à jour en tout cas. Disons que je ne partage pas ses points de vue. En même temps, si elle sauve un bébé phoque de plus, merci Bardot. Elle a sans doute fait plus de bien pour la cause animale que de mal pour la cause humaine. Au bout du compte, ce n’est pas si mal.
Vous sentez-vous encore aujourd’hui influencée par votre éducation?
Comme tout le monde, je suis faite de 30 % d’héritage culturel et 30 % d’héritage génétique. Ma famille, mon éducation, ma culture, mes écoles, là où j’ai habité, les conditions dans lesquelles j’ai vécu, l’amour que j’ai reçu... Je porte tout cela en moi.
Dans votre valise, il y a donc votre enfance en banlieue...
C’est mon lot, mon sac, je le porte sur le dos. J’ai enlevé des poids, j’en ai mis d’autres. On veut parfois renier certaines choses... A un moment, j’ai eu des conflits avec ma famille, c’était capital pour moi d’en passer par là, de me révolter. Douloureux mais important. Fondamentalement, on s’aggrave ou on s’améliore, mais on reste la même personne.
Entretien Olivier Boucreux
La mort VOUS VA SI BIEN
Comme Sophie Marceau, Laure Duthilleul est comédienne. Et comme elle, celle-ci a eu envie de passer derrière la caméra. Dans
A ce soir son premier film en tant que réalisatrice (sortie en janvier), elle a voulu offrir une autre facette de l’actrice. «Ils disent tous cela et je leur réponds: bien sûr; on ne m’a jamais vu comme cela... Mais cela signifie que je ne suis pas figée, que je peux encore stimuler l’imaginaire des réalisateurs.» Atypique, poétique et intimiste,
A ce soir aborde de front, pourtant, un sujet difficile: la mort. «Quand j’ai vu le film pour la première fois, je me suis dit que l’on était fous de faire cela, raconte Sophie Marceau. Mais c’était un tournage très gai. Il n’y a finalement rien de morbide dans ce sujet, juste une femme qui se bat pour la vie »